Cultural Traditions / Traditions Culturelles - Les objets du rite : - le baptême de la Ligne

Cultural Traditions / Traditions Culturelles

Les objets du rite :

le baptême de la Ligne

Maurice Duval
Presses Universitaires de France

Abstract

With the crossing of the equator, sailors developed a rite of passage using objects and reactivating ancient sea gods. In this rite, when entering another hemisphere, permission is sought from the gods of the sea, particularly Neptune, who "boards" the ship for the occasion. The god is played by a sailor who takes command of the ship. But is the sailor invested with actual authority, or is this a rite of reversal?

A description dating from the nineteenth century resembles contemporary descriptions, giving rise to certain questions. What is the meaning of the items used? Why does Neptune play a role? Do contemporary sailors believe in Neptune as a god?

Résumé

Depuis que les marins franchissent l'équateur, « la Ligne », ils ont instauré un rite de passage au cours duquel des objets sont utilisés et les divinités antiques de la mer réactivées. Le principe de ce baptême est que, pour changer d'hémisphère, il convient d'en demander l'autorisation aux dieux de la mer, notamment à Neptune, censé monter à bord pour la circonstance. Le personnage du dieu est joué par un matelot qui prend, d'une certaine manière, le commandement à bord. Mais le matelot est-il investi d'un réel pouvoir ou s'agit-il d'un rite d'inversion ?

Une description datée du XIXe siècle est rapprochée de descriptions contemporaines recueillies par l'auteur. Les questions suivantes se posent alors : Quel est le sens des objets utilisés ? Pourquoi Neptune est-il mis en scène ? Peut-on imaginer que les marins contemporains croient en Neptune comme en un dieu ?

1 Le matériel ethnographique relatif aux souvenirs du passage de la Ligne utilisé dans ce travail a été collecté auprès de marins du commerce lors d'enquêtes menées entre 1990 et 1995, d'une part à bord des navires, d'autre part au domicile de ces hommes, qu'ils aient été en activité ou à la retraite. Par ailleurs, nous avons rapproché des descriptions du passage de la Ligne datant du XIXème siècle1 des informations collectées sur le terrain, afin de mettre en évidence les logiques symboliques et les logiques des pratiques, comme nous y invite le projet ethnologique. Pour cela, sont considérés en particulier les objets et les images (dans tous les sens du terme) utilisés dans le rite, afin d'en dégager le sens. Car les gestes des marins ainsi que les objets qu'ils utilisent ont nécessairement un sens.

2 Il ne s'agit donc pas ici de considérer ce rite pas à pas dans la durée pour en cerner l'évolution, comme pourraient le faire des historiens, mais de saisir la structure à l'œuvre depuis que ce rite existe, dans deux moments distincts, l'un au XIXe siècle, l'autre dans la seconde partie du XXe siècle. En effet, même si ses éléments ont pu connaître quelques modifications, la structure, elle, demeure. En d'autres termes, ce qui importe ici, c'est plus la permanence que la différence2.

3 Le principe de ce baptême est que, pour changer d'hémisphère en quittant l'Europe, on doit en demander l'autorisation à Neptune et à « son épouse » Amphitrite. Le rite a lieu exclusivement lors du passage du navire dans le sens nord-sud parce que, normalement, ceux qui sont déjà passés à l'aller sont déjà baptisés. Le navire doit théoriquement s'arrêter sur I'équateur et le commandant, solliciter le droit d'entrer dans l'hémisphère sud auprès de Neptune, sous couvert d'un matelot déguisé en dieu de la mer et censé être « monté » à bord avec son entourage en pleine mer. On ne peut trouver plus d'adéquation entre rite de passage et passage physique. Faut-il rappeler l'importance que revêtent les passages matériels dans les rites et même « la similitude des rites de passage et des passages matériels »3 ?

4 Les marins considèrent fréquemment ce rituel de passage comme une « mascarade » et ne l'ont jamais qualifié de « rite », ce qui supposerait qu'ils aient pris la distance permettant d'en faire l'analyse. Toutefois, ce n'est pas la conscience ou la non-conscience qui fait ou ne fait pas la qualité d'un événement.

5 Ce baptême de la Ligne a pour corollaire le rite d'initiation pratiqué dans les Écoles Nationales de la Marine Marchande4. Il confirme les marins, tant les officiers, pour lesquels il s'agit d'une seconde étape du rite (la première ayant eu lieu à l'école), que les membres de l'équipage, dont c'est l'unique rite de passage. Il faut bien entendre la polysémie de ce dernier mot : le passage est social, culturel et géographique, il aide à la transition de l'état de marin à celui de marin confirmé, c'est-à-dire, du point de vue des intéressés, de celui qui part au bout du monde, qui s'éloigne de son port d'attache jusqu'à quitter son hémisphère. La plupart des auteurs, des journalistes surtout, considèrent qu'il s'agit là non d'un rite, ce qui implique du sens, mais d'une « mascarade grotesque »5 ou encore de « vieilles et ridicules saturnales de bord »6 destinées à distraire les marins à l'époque de la marine à voile, sous des latitudes où le vent faisait défaut et le temps pouvait paraître bien long dans le fameux « pot au noir ». Lorsque le sens n'est pas analysé, il est nié. Il n'existe nulle part de faits dépourvus de sens, comme le note Turner7, alors le rite en a forcément un ! En effet, la dérision ou l'indifférence que les marins affectent pour parler de cette pratique est en contradiction formelle avec son maintien et leur attachement à celleci. Si elle n'était que du « folklore », c'est-à-dire une pratique anachronique, elle ne se répéterait pas avec le même acharnement depuis que les marins franchissent l'équateur.

6 Pourtant, la coutume se perd, disent ces gens de mer, sauf sur certains navires qui, partis de France, voguent vers l'Amérique du sud, disposant ainsi d'un temps relativement important sans escale, et sur quelques autres lignes ou, encore et surtout, sur les paquebots. Mais, dans ce dernier cas, le rituel est adapté aux passagers et risque d'être épuré, figé et transformé en folklore, c'est-à-dire en tradition qui, de dynamique, se codifie à l'excès et devient donc statique.

7 Mais, déjà au milieu du XIXème siècle, on déplorait le fait que, « sur nos navires le baptême tropical ou equatorial [ait] considérablement perdu de son importance et de son appareil »8. De nos jours, il a reculé jusqu'à disparaître de certains bateaux. Ceux d'entre eux qui font des lignes Europe-Afrique, notamment, ne disposent plus de suffisamment de temps entre les escales de Pointe-Noire, au Congo, et celle de Libreville, au Gabon, de part et d'autre de l'équateur, pour l'organiser. De plus et surtout, la diminution énorme, en quelques décennies, du nombre de marins composant un équipage rend très lourde la mise en œuvre de ce rituel9. La disparition des élèves de la Marine Marchande à bord des navires se fait sentir ; ils constituaient une part importante des néophytes et les baptisés dans leurs rangs participaient très activement à la préparation de cette journée.

8 Dans la Marine Nationale, en plus de ce rite, il existe une cérémonie apparentée lors du fran-chissement du Cercle polaire, comme il existait également un rite du passage du cap Horn, lieu fort difficile à franchir, au temps de la marine à voile. Cette information contredit radicalement l'idée selon laquelle le rite du passage equatorial découlerait de la monotonie qu'engendre le calme quasi permanent de la mer sous cette latitude, puisqu'à la hauteur du Cercle polaire, la mer est presque en permanence agitée et dangereuse.

9 Sur le passage de la Ligne, les points de vue varient considérablement d'un auteur à l'autre. Les uns estiment que cette manifestation donne lieu à des excès, les autres, au contraire, se réjouissent de son existence.

Un bal au milieu de l'océan! Oh! pour qui a vu toutes les physionomies de cet Océan, pour qui connaît combien sont courts les entr'actes du calme et de la tempête, que de sauvages et sinistres poésies dans cette idée de fête sur un pareil théâtre! Un bal au milieu de l'Océan! sur les profondeurs de l'abîme des mers, un bal où les hommes croient au plaisir, lorsqu 'à chaque moment la voix sourde des lames et les sifflements ironiques du vent dans les cordages, peuvent produire un effrayant concert avec leur menaçante harmonie! Un bal au milieu des solitudes de l'Océan, lorsqu'en quelques instants les vagues furieuses peuvent étendre leur suaire d'écume sur ces puérils hochets de fête10!

10 Ce texte quelque peu emphatique traite sur sept pages du passage de la Ligne, dont il retient uniquement la notion de fête, valorisée au détriment des autres aspects de la cérémonie. Cette valorisation est inhérente au caractère insolite et inattendu d'une fête sur un navire, d'autant plus que celle-ci s'oppose radicalement (en apparence), par l'insouciance dont elle semble témoigner, aux risques encourus en permanence par les marins. L'auteur écrit : « l'on sacrifiait vingt-quatre heures de navigation, les voiles serrées (...) sans (...) soucis de tempête. Les marins pouvaient se consacrer aux plaisirs bachiques...11 ».

11 Un autre auteur développe un point de vue diamétralement opposé :

(...) mais la fête donne souvent lieu à de véri-tables brimades cruelles contre les marginaux de l'équipage (étrangers surtout) et contre les plus faibles, notamment les jeunes futurs officiers. Le pilotin Léon Ravasse en fit les frais: on le déshabille, on le peint, on rajoute un affreux mélange de suie et d'huile ronce dont on lui frotte le visage, les jambes et les bras [en note l'auteur précise : « et sans doute ce qu'il ne dit pas : les testicules ! »]. Puis, jambes entravées, suspendu à un filin qui passe par une poulie, il est plongé sept ou huit fois dans un baril d'eau de mer, et copieusement arrosé à la manche (à incendie) quand il sort. L'équipage se venge ainsi inconsciemment du supplice de la cale infligé à ses ancêtres. A demi noyé, le garçon est ensuite « interrogé », et n'en sortira que s'il a répondu de la façon la plus obscène aux questions les plus ordurières. Pour finir, on lui passe sur la tête une jambe de ciré, coupée, serrée autour du cou, dans laquelle on verse de l'eau de mer. L'homme n'est jugé baptisé que s'il suffoque, à demi-noyé, ce qui s'appelle « avaler une bonne goutte »12.

12 Par-delà les jugements de valeur de ces auteurs, ce dernier extrait, aussi partiel et partial soit-il, est intéressant en ce qu'il souligne, en la contestant, une sorte d'inversion brutale du pouvoir détenu ici par l'équipage. Par ailleurs, l'idée selon laquelle les brimades seraient infligées aux marginaux de l'équipage est contestable dans la mesure où tous les marins du bord, quels qu'ils soient, doivent être baptisés au franchissement initial de l'équateur. La marginalité n'a pas sa place ici, car ce qui est recherché, au contraire, c'est un consensus, même s'il n'est que formel13. Enfin, jusqu'à maintenant, la législation française n'autorisait pas d'officiers étrangers à bord des navires battant pavillon français et les quotas étaient très limités pour les membres d'équipage.

Ethnographie

13 Ceux qui ont déjà franchi l'équateur se doivent de baptiser les néophytes. Les anciens — ou « les vrais marins » — se donnent un président de cérémonie : Neptune, le Père la Ligne ou encore le Bonhomme la Ligne, autant de synonymes.

Au XIXe siècle

14 Dans les récits de la marine à voile, la cérémonie commençait par une pluie de haricots blancs jetés du haut d'un mât, « faute de dragées », avant que l'homme pourvu d'un porte-voix ne harangue les marins :

- Oh! du vaisseau!
- Holà!
- D'où venez-vous?
- De Brest.
- Où allez-vous?
- A Madagascar.
- Comment vous nommez-vous?
- Achille, capitaine Prior.
- Je connais le capitaine, il a déjà traversé mes États, mais c'est la première fois que je vois le vaisseau et je serais bien aise de le visiter. Voulez-vous me permettre de descendre à votre bord avec la reine mon épouse, mon fils et toute ma cour14?

15 Jusqu'à l'évocation des noms du navire et du capitaine, le texte reprend ce que disaient les hommes de deux voiliers battant même pavillon qui se croisaient. Ils se rapprochaient autant que faire se pouvait et, sans pour autant ralentir, échangeaient ces mots et quelques nouvelles d'une connaissance commune, de la météorologie, etc., tant qu'ils restaient à portée de voix. Le « courrier » descendait alors du haut de la mâture. Ce matelot portait une énorme cocarde tricolore sur son chapeau ciré. Il était vêtu d'un frac bleuâtre sur les contours duquel avaient été rapportés de larges galons de papier, chaussé de bottes de pêcheurs, affublé d'une queue faite d'étoupe et pourvu d'un fouet :

Les marins se rangèrent en cercle autour de lui et il se dirigea vers le capitaine situé sur le gaillard-d'arrière. Il prononça un discours annonçant au capitaine sur un ton humoristique, qu'il était l'émissaire de son maître « Neptune ou le Père la Ligne, le Vénérable Sultan des trois Piques et de la Ligne », et qu 'il venait annoncer sa venue pour le lendemain. Le commandant imposa d'un coup d'œil le silence à la foule qu'égayait l'embarras du courrier, manifestant ainsi implicitement qu 'il détenait encore l'autorité, bien qu'elle fût déjà perturbée par le fait inhabituel qu 'un matelot s'adresse à lui de manière directe et non par la voie hiérarchique. Après avoir fait ses politesses au « dominateur des latitudes équatoriales », il exprima ensuite le plaisir qu'il éprouverait à le recevoir à bord. Puis, il ordonna que le messager soit convenablement traité, « à sa propre office ». Le courrier s'éclipsa discrètement.

Ainsi s'achève la première séquence du rite.

16 L'échange verbal, mais aussi le fait que le matelot soit traité « à sa propre office » ébranlent les règles hiérarchiques puisque, normalement, le commandant mange seul ou avec les trois membres de l'état-major les plus gradés, il ne mange pas avec les autres officiers et jamais avec les membres de l'équipage.

Le jour suivant, les officiers et les élèves observèrent la hauteur méridienne du soleil à l'aide de leurs sextants afin de déterminer exactement le moment où le navire franchirait l'équateur. Dès l'imminence de la Ligne, la cloche du gaillard d'arrière et la clochette de l'avant carillonnèrent. Le maître d'équipage reçut alors l'autorisation du premier lieutenant de régler les ultimes préparatifs.
Un échafaudage de barriques vides, étayées et surmontées de planches, fut adossé au grand mât. Des pavillons aux multiples couleurs furent déroulés et « un autel improvisé s'en enveloppa sur toute les faces. Une tente en toile légère mit de l'ombre sur le sanctuaire réservé; (...) des faisceaux de piques, de haches d'armes, se groupèrent en rayons sur le fond de l'autel. (...) On planta les bougies jaunes de la timonerie. Deux tableaux picturaux furent empruntés pour le décor. Sur les faces latérales de l'échafaudage, deux mâchoires de requins desquelles sortaient les flammes d'embarcation telles les langues tricolores (...). Des tableaux représentant les quatre parties du monde furent installées, toutes personnifiées par un choix voluptueux dans le beau sexe d'Europe, d'Asie, d'Afrique et d'Amérique. » Se courbant sur la queue du marsouin, « de brillantes plumes d'oiseaux nuancées de toutes les couleurs (...), des pipes en terre noircie appuyées sur les dents des mâchoires; des chaînes d'argent détachées des sifflets des maîtres »... Sur le devant de l'autel, « une cuve haute et large, sur laquelle s'étendait une planche (...) mystérieusement enveloppée dans un immense pavillon »... Sur les coins de l'autel on distinguait encore « un énorme rasoir peint (...), une assiette pleine de farine, une hache et un billot, du noir de fumée, des tenailles et une férule de cuir. » Sur l'arrière de la frégate, une foule de marins s'était échelonnée sur toutes les élévations »15.
L'ouverture fut annoncée par une « foudroyante détonation de fusils (...) à laquelle répondit une explosion d'éclats de rires. » Le cortège du dieu de la Ligne apparut simultanément à de nouvelles détonations qui enveloppèrent l'autel de fumée. Deux gendarmes parurent d'abord qui firent reculer la foule. Puis arriva, traîné par deux hommes, un char pavoisé « sur lequel trônait une jeune femme élégamment parée en reine », en fait un jeune novice. A l'arrière du char duquel descendit la reine, on aperçut un vieillard à la longue chevelure d'étoupe et à la barbe « pendante et touffue », vêtu de peaux de moutons. « Le trident de Neptune, le sceptre du monde, lui servait à appuyer sa marche »... Suivaient les démons, les valets des dieux marins, tout noircis de goudron, « les uns saupoudrés de toutes les plumes mises en réserve depuis longtemps ».
Le cortège prit place dans le cercle formé par l'équipage, le Père la Ligne donna un signal auquel répondit un vigoureux coup de sifflet « qui convertit brusquement en silence les chuchotements des spectateurs »... Le dieu s'approcha du commandant entouré de son état-major et demanda:
- « Où es le comandant? Celui-ci se détacha du groupe pour se montrer.
- Oh! C'est vous, m...! Vous êtes un vieil enfant de l'Océan et plus d'une fois déjà vous avez traversé les régions où s'étend ma puissance... Soyez le bienvenu, moi, mon épouse, mes officiers, toute ma cour enfin sommes à vos ordres.
- En effet vénérable vieillard, il y a fort longtemps que j'ai reçu les baptêmes de l'équateur et des tropiques, aussi n 'aurais-je à vous demander vos bontés que pour quelques-uns de mes compagnons de voyage. »
- C'est bien, mon secrétaire va les enregistrer sur le grand livre de l'équateur, ils déposeront entre mes mains les sermons d'usage »...
Après s'être retiré un instant, au nouveau coup de sifflet, le dieu ayant étendu ses bras « à la manière d'un prédicateur », dit:
« Mes enfants ! Lorsque naquit le monde, le soleil chargé d'éclairer la terre ne devait d'abord que parcourir une ligne droite qui est l'Equateur. Mais... mais dès que c'eût été un peu comme ça... ça n'allait pas très bien (...) Vous n 'êtes pas sans avoir entendu parler (...) du fils du soleil, qui est censé avoir voulu prendre la barre et conduire la lumière... alors la barque chavira, et tout le soleil tomba sur la terre ». Le matelot-dieu joua ensuite sur la confusion entre « les Tropiques » et « les Trois Piques », celles du trident de Neptune, avant d'aller partager avec son épouse un siège sur l'estrade adossée à l'autel. « Les personnages symboliques » firent une haie pour les honorer. Puis le Père la Ligne, « puissant ordonnateur de la fête », fit signe à ses gendarmes de s'emparer du premier des néophytes.

17 Un des fondements humoristiques de ce propos est lié à l 'appréhension du locuteur inhérente à la distance sociale qui le sépare, lui matelot, du capitaine auquel il s'adresse sur le mode direct, contrairement aux usages. Son expression verbale caricature le niveau de langue propre à son milieu social en multi-pliant les fautes de français autant que les déformations de certains mots.

Chaque néophyte fut assis sur la planche parée du pavillon au dessus de la cuve. Le coiffeur, pourvu d'une couronne hérissée de plumes, s'approcha de lui et lui barbouilla le visage d'un mélange de détestables ingrédients de cuisine à l'aide de son pinceau à barbe avant de le raser à l'aide du grand rasoir en bois. Un autre personnage vint ensuite avec la férule, frottée d'un côté de blanc d'Espagne et de l'autre de noir de fumée et lui appliqua sur les joues dont l'une devint noire et l'autre blanche. Puis, la planche sur laquelle il était assis fut subitement retirée et il se retrouva assis dans la cuve pleine d'eau de mer. Au même instant dix seaux d'eau, préparés à cet effet derrière l'autel, lui furent déversés sur la tête et à chaque fois que le baptisé tentait de se soustraire, « une nouvelle cataracte fondait sur lui ». Après que tous les néophytes furent ainsi baptisés, des danses et des jeux eurent lieu, concomitants d'une généreuse distribution de vin. La journée s'acheva bruyamment, avant que l'ivresse n 'endorme le navire à l'exception de l'homme de vigie et du timonier.

Au XXe siècle

18 Examinons maintenant un matériel récemment collecté auprès de marins du commerce.

Le moment venu, un groupe d'anciens se réunit sur la base du volontariat et détermine à qui les différents rôles seront attribués avant défaire la liste des néophytes à baptiser. Puis, le groupe organisateur prépare les certificats de baptême et ordonne la journée, il vérifie l'état des costumes cérémoniels en général conservés à bord, mais il s'occupe aussi du vin d'honneur qui suivra et du repas pris dans des conditions exceptionnelles. Un matelot est choisi pour représenter Neptune. Il doit être grand, fort et de préférence barbu. Les convocations sont rédigées après que les motifs de « punitions » ont été établis. Un « facteur » amène ensuite à chaque néophyte sa convocation. Chacun d'eux est tenu, pour le remercier, de lui offrir à boire.
L'annonce est faite du début des cérémonies par la corne de brume, les sirènes et des coups de sifflets qui produisent un vacarme assourdissant. Neptune et Amphitrite miment de monter à bord pour prendre possession du navire. Ils sont accueillis officiellement par le commandant sur l'aileron (partie extérieure de la passerelle d'où est dirigé le navire pendant les manœuvres de port, c'est aussi le lieu où le pilote est éventuellement hélitreuillé). Souvent, dès l'accueil, le commandant se met « en tenue » (il revêt son uniforme) pour recevoir, avec tous les égards qui leur sont dus, Neptune et Amphitrite. Après quelques mots de bien-venue et d'échanges de politesse réciproques, un défilé s'organise avec Neptune et Amphitrite au premier rang, suivis par les gendarmes, l'avocat, le procureur, les sauvages, le coiffeur et parfois le pilote et l'évêque. Lorsqu 'un pilote figure parmi les personnages de la cérémonie, il est pourvu d'un sextant dont la lunette est constituée d'une bouteille de vin rouge, sur le modèle de celui qui est utilisé dans le rite des écoles de la marine16, et d'une jumelle dont les deux lunettes consistent en deux canettes de bière.
Le défilé se transforme en une visite du bateau, notamment de la cabine du commandant, en vue de le mettre en défaut. Neptune et son entourage peuvent y répandre des photographies pornographiques et des bouteilles de vin rouge renversées, mettant la cabine sens dessus dessous, désordre inacceptable sur un navire qui fera l'objet d'une réprimande de la part de Neptune au commandant « pris en faute ». Dans certains cas, avant la visite, les complices de Neptune se rendent à la passerelle et mettent un lit dans la chambre des cartes, ou collent une photographie de femme nue sur le radar. Puis, Neptune fait un discours de circonstance devant l'autel et demande aux néophytes « la dignité pour entrer dans son royaume ».
Les gendarmes amènent les personnes à baptiser et après un débat entre le procureur et l'avocat sur le contenu de « la punition » qui va leur être infligée, aux dieux de la mer revient l'ultime décision. Il arrive que les néophytes cherchent à se soustraire au baptême par crainte des épreuves qu'ils doivent subir, mais généralement ils sont retrouvés et ramenés deforce par les gendarmes sur les fonds baptismaux.
A titre d'exemple, un informateur d'origine d'Agde s'était vu puni parce qu'il était méridional et donc d'une « région productrice de vinasse ». Un avocat prend la défense et valorise les néophytes, tandis qu'un procureur les vilipende comme des « ivrognes », des « marins indignes », pour justifier les brimades que les « sauvages » sont chargés d'exécuter. Ces punitions peuvent par exemple consister à croquer une pomme mise dans un seau d'eau de mer sans l'aide des mains, ce qui implique inévitablement l'ingurgitation de cette eau. Mais quelle que soit la nature de la « punition », chaque néophyte doit croquer un morceau de morue crue. Il doit ensuite embrasser les pieds de Neptune et d'Amphitrite, enduits de moutarde ou de harissa.
Des matelots sont outmncièrement déguisés en femmes, ainsi se placent-ils entre les jambes, entre autres éléments de travestissement, du coton teinté au mercurochrome pour mimer les règles féminines. Les néophytes peuvent se voir enduire les cheveux avec des déchets de graisses, ou encore, badigeonner les parties génitales de graisse ou de bleu de méthylène.
Ils reçoivent ensuite des coups de pinceau d'une substance faite à base de farine, une « pâte infâme », doivent boire un verre d'eau de mer et manger ce qu'on leur présente: un morceau de morue crue pimenté ou enduit de moutarde. Ils sont ensuite jetés un par un dans les fonds baptismaux (une piscine improvisée) dans lesquels ont déjà pris place les « sauvages », dont le rôle est de maintenir chaque néophyte immergé le plus longtemps possible. A leur sortie, ils sont aspergés d'eau de mer à l'aide des lances à incendie.

19 Il y a ici détournement dans le registre ludique de ce qui, en temps normal, connote un risque redouté plus que tout autre : l'incendie à bord.

Tous vont ensuite prendre une douche d'eau douce avant de se rendre au vin d'honneur qui précède le repas. Celui-ci se prend sur un pont extérieur, contrairement à l'usage. Le dîner est composé de brochettes ou d'un méchoui, mais il s'agit préférentiellement de viandes grillées sur un barbecue, accompagnées d'une consommation de vins supérieure à ce qui est ordinairement bu, qualitativement et quantitativement.

20 Quelques jours plus tard se tient la remise des certificats de baptême. Celle-ci donne lieu à un apéritif collectif au cours duquel on plaisante beaucoup en se remémorant la cérémonie, ce qui est une manière de renforcer le caractère agrégatif du rite.

Lecture du rite

21 Dans la matérialité du rite, nous repérons des objets qui renvoient au mythe du marin, c'està-dire à l'image faussement spéculaire, donnée de lui au monde mais qui, par retour, infléchit ses propres représentations de lui-même. Ainsi se dessinent son portrait et son univers.

22 La figure stéréotypée des marins il y a quelques décennies, toujours en évolution dans l'histoire rapide de la marine marchande, inclut une barbe « touffue » et les marins d'un certain âge ont conservé le souvenir d'une majorité d'entre eux portant la barbe. Dans l'Antiquité, « il est interdit pendant la traversée de se couper les ongles et les cheveux, de pratiquer l'acte sexuel 17. C'est donc l'un des traits identitaires et ostentatoires des marins qui est menacé par le coiffeur rituel, cet homme singulier dont la tâche en temps ordinaire est toujours de toucher à l'apparence du visage et donc à un aspect fondamental de l'identité, tant collective qu'individuelle. La particularité du coiffeur est de toucher simultanément à la forme et au fond en traitant les cheveux et la barbe. Il est le seul navigant à ne pas faire partie de l'équipage (depuis la réduction considérable du nombre d'hommes à bord, il a été supprimé sur les bateaux de commerce), il était toujours « en surnombre », ce qui explicite la singularité de sa position. Dans le rite, c'est un renouvellement de la barbe qui est signifié, comme si à la nouvelle identité devait correspondre une nouvelle barbe, le marin faisant, d'une certaine manière, peau neuve.

23 Nombreuses sont les sociétés dans lesquelles la barbe ou les cheveux coupés, ainsi que les rognures d'ongles, sont des fragments de la personne — peut-être même de la personnalité -séparés d'elle, mais encore susceptibles de réagir, comme si la séparation n'avait pas eu lieu. Ils offrent donc la possibilité d'agir sur la personne elle-même et à son insu, comme c'est le cas lors des pratiques de sorcellerie ou du jetage de sorts. Une question se pose alors : cette crainte de se couper les cheveux et la barbe en mer ne viendrait-elle pas de la peur d'une action dirigée contre soi que pourrait commettre la mer personnifiée, voire divinisée18, à l'aide de ces éléments détachés de la personne (chutes de cheveux et rognures d'ongles) ? Ou, plus simplement et dans le cadre d'une pensée analogique, ces fragments de personne jetés au fond de l'abîme océanique ne seraient-ils pas susceptibles d'entraîner avec eux la totalité de la personne ?

24 « Le marin est très porté sur la consommation d'alcool », ce que signifient les très nombreux moments où l'on boit de l'alcool. Celui où le point « est fait » avec le sextant pourvu d'une bouteille de vin est important, car faire le point en mer est essentiel : savoir où l'on se trouve n'est pas donné, mais c'est le résultat d'un travail qui oriente toutes les décisions, qu'elles soient courantes ou urgentes.

25 L'usage du sextant n'est pas anodin puisqu'il fait partie des objets qui, dans les représentations collectives, caractérisent les officiers : c'est un instrument connotant le savoir (se situer à l'aide des astres) et le pouvoir qui lui est associé. Autrefois, le sextant (comme le radar un peu plus tard) était enfermé dans un placard dont seul le commandant détenait la clé. Il s'agit dans le rite d'une inversion symbolique du pouvoir, car jamais les matelots n'ont à toucher le sextant, objet emblématique s'il en est.

26 La hiérarchie s'exprime dans la présence de Neptune ou de son substitut, le Père La Ligne, des valets et des gendarmes. L'inversion sociale est spectaculaire dans ce rite. En effet, la suppression momentanée et apparente de la discipline et le contexte bachique autorisent les gens du bas de la hiérarchie à user d'un pouvoir exceptionnel qui leur permet de commander à leurs habituels supérieurs hiérarchiques. Ainsi, un maître d'équipage affirme que c'était là le seul moment où les subalternes « pouvaient baiser le vieux », en le prenant comme cible avec le jet de la lance à incendie, par exemple19. N'oublions pas qu'un matelot - c'est-à-dire quelqu'un du bas de la hiérarchie -devient le dieu de la mer : n'est-ce pas là la plus grande inversion sociale possible sur un navire ? Ce jour-là, nombreux sont ceux qui changent de fonction et donc de position sociale. La femme d'un second capitaine, exceptionnellement à bord pour accompagner son mari une fois par an comme certaines compagnies l'autorisent, occupa la fonction de commandant - fait impensable et impensé en temps normal - tandis que le commandant devenait timonier, tâche normalement accomplie par un matelot. Un matelot peut devenu-commandant et un commandant, maître d'hôtel. Le capitaine doit se soumettre aux fantaisies débridées de Neptune. « Pendant la fête, le capitaine n'est plus rien »20.

27 Quant à la symbolique des dieux en présence, c'est bien le pouvoir des pouvoirs que ceux-ci incarnent - le commandant est le seul maître après Dieu -, mais ils symbolisent aussi la protection contre les risques en mer. Ici, il est impérieux de se protéger, de maîtriser la mer. C'est ce qui est accompli avec la mise en scène de Neptune et d'Amphitrite, les dieux de la mer, car, si dieux il y a, la mer n'est plus un univers chaotique mais « un royaume », donc un univers organisé. Le rite lutte contre les angoisses que fait naître la possibilité d'un retour du chaos.

28 Dans les rites de passage, la mort de l'ancien état et la renaissance à un nouvel état sont sou-vent manifestées par des passages matérialisés. Ici, la mort est signifiée par la chute dans l'eau au moment du baptême et par l'obligation de boire de l'eau de mer, « la tasse ». L'élément le plus important pour la compréhension de cette manifestation réside certainement dans la métaphore du risque qu'il y a à tomber à la mer, représenté par la cuve remplie d'eau de mer et dans laquelle on joue l'engloutissement, comme pour rappeler le danger majeur que constitue la mer.

29 En effet, un marin tombé à la mer est le plus souvent un homme perdu. Autrefois, les grands voiliers ne s'arrêtaient pas toujours en pareil cas, sachant la manœuvre de récupération quasi impossible. Il n'est pas anodin que la chute dans l'eau au moment du baptême symbolise la mort de l'ancien état, puisqu'il s'agit de marins. Tomber à l'eau est un grand danger associé à une grande inquiétude : mourir perdu en mer, c'est mourir sans sépulture, avec le risque d'être dévoré par les animaux marins. La mort symbolique ne pouvait être mieux jouée qu'en ce lieu. Souvent l'eau est associée à l'idée de naissance. Ici, elle est liée à une ambivalence, celle de la naissance mais aussi celle de la mort, ou de la re-naissance, au même titre que l'eau de baptême chez les chrétiens fait naître pleinement l'enfant profane à la chrétienté. Cet aspect du rite marin est certainement une catharsis. L'immersion forcée est une inversion, celle d'un marin qui n'est plus à sa place, se retrouvant dans l'eau plutôt qu'au-dessus.

30 Le repas, qui se prend dehors plutôt que dedans ce jour-là, relève aussi de l'inversion. Outre le fait que l'eau de mer se trouve à l'intérieur du bateau et non plus à l'extérieur, selon l'ordre normal des choses, la formule « rite d'inversion » est ici parfaitement adéquate. De plus, l'inversion rituelle est sociale, mais elle se double d'une inversion physique. En effet, en passant de l'hémisphère nord à l'hémisphère sud, le monde physique s'inverse lui aussi : de l'hiver tropical, on passe à l'été austral ou inversement. Les vents - qui constituaient autrefois le « moteur » du voilier - passent du nord-est (les alizés) au sud-est. Si les jours augmentaient au nord, ils vont diminuer dans l'autre hémisphère. Jusqu'au sens de rotation de l'écoulement de l'eau dans le lavabo qui change lui aussi de sens, selon la loi de Coriolis...

31 La présence de mâchoires de requin rappelle la grande crainte des marins : la chute à la mer, souvent suivie, nous l'avons vu, d'une dévoration par ces requins, risque simultané à celui d'avoir les yeux picores par les albatros dans les latitudes sud. Ceci est également à lire dans l'usage des plumes d'oiseaux, bien que ce signe soit ambigu, du fait que d'autres oiseaux annoncent la proximité de la terre et sont ainsi signes de réjouissance. Il faut savoir que, pour un marin, le poisson est un animal ambivalent : il représente la vie, mais aussi la mort. C'est la vie dans l'océan, mais c'est aussi la vie des hommes qui s'en nourrissent et que les marins péchaient autrefois, lorsque la vitesse des navires l'autorisait. Mais, paradoxalement, c'est aussi la mort, car les poissons sont ceux qui se nourrissent des marins tombés à la mer, idée qui reste encore perceptible dans les représentations.

32 Le rapport au travail est connote par le sifflet, puisqu'à l'époque de la marine à voile, tous les ordres, ou presque, étaient données par un sifflet21. Au nombre des objets rituels figurent la hache et le billot sur lequel les mousses coupaient le bois de chauffe, tâche banale à terre mais extrêmement périlleuse en mer par gros temps, et nombreuses furent les blessures parfois graves lors de ce travail sur un navire qui roule et tangue. Le goudron dont les corps des néophytes sont enduits est celui avec lequel étaient badigeonnés la coque et les cordages, soulignant ici encore l'identification récurrente du corps des marins au corps du bâtiment. « L'immense pavillon » prend d'abord son sens dans le contexte historique puisque, au siècle dernier, le patriotisme était partagé par le plus grand nombre, mais aussi parce qu'en pleine mer, les marins étant totalement isolés, les sentiments d'appartenance connaissent un renforcement qui s'exprime par le pavillon national, d'autant plus qu'en l'absence de représentation consulaire, un navire est officiellement un lieu de représentation officiel et le commandant, entre autres choses, un ambassadeur de son pays.

33 La nourriture, dont on ne dira jamais assez l'intérêt du fait qu'elle constitue une compensation aux frustrations nombreuses, se retrouve métaphorisée par l'assiette pleine de farine. Mais cette assiettée est aussi un symbole de prospérité, comme le sont les haricots lancés du haut du mât « à défaut de dragées ». Or, on connaît l'importance de la nourriture à bord, lieu de tous les transferts, et nombre de mutineries, puis de luttes syndicales, ont eu pour déclencheur la nourriture.

34 L'inversion sexuelle apparaît symboliquement tant chez le matelot qui joue Amphitrite que dans les danses entre marins. Elle est un phénomène bien connu dans les rites d'initiation22. Les « quatre parties du monde » sont représentées par « un choix voluptueux dans le beau sexe d'Europe, d'Asie, d'Afrique et d'Amérique ». Cette géographie sexuelle du voyage est associée à l'image du marin qui rechercherait des femmes dans tous les ports pour compenser ses frustrations sexuelle et affective.

35 Ce rite d'inversion est une mise en forme du chaos, ce que la mer peut toujours devenir et que redoutent les marins. Le désordre s'exprime par les corps enduits de goudron à la place de la coque du navire et par l'utilisation de costumes de l'ancien régime (gendarmes, bourreau, astronome), qui soulignent aussi simultanément que le rite et le corps de métier auquel on appartient traversent les époques sans s'altérer, malgré les mutations énormes que connaît la marine depuis quelques décennies. Le désordre trouve à s'exprimer par ces inversions du normal. En bref, le rite met en scène la rupture pour mieux affirmer la continuité.

36 Mais l'inversion du pouvoir et des identités sexuelles qui est mise en scène est jouée seulement le temps du rite. En fait, il n'y a jamais de véritable inversion du pouvoir, soutient M. Auge23. Mais, lorsque celui-ci affirme qu'il n'y a pas réelle inversion, on peut se demander s'il n'y a pas ici confusion. Il faudrait spécifier de quelle inversion on parle : s'agit-il d'une inversion réelle des rapports sociaux habituels, ou d'une inversion rituelle qui n'est, par essence, que symbolique ? On ne peut confondre le temps du rituel et le temps ordinaire de la société, même s'il est évident que l'un agit sur l'autre. Le commandant reste le commandant et un matelot, un matelot. L'inversion n'est qu'illusoire, car, s'il advenait un problème majeur, le commandant reprendrait à n'en pas douter, immédiatement et sans discussion, le commandement.

37 Mais cette inversion rituelle choque le sens commun, car elle est aussi une inversion de la morale et des codes sociaux par essence.

38 Le sens profond du rite semble échapper aux marins, tout comme sa fonction : celle d'apaiser l'anxiété qui sourd en chacun dès que l'on part en haute mer.

39 Les rites sont des manipulations du temps, ainsi que nombre d'auteurs l'ont souligné. Il est vrai que le moment du rite concentre le passé dans une représentation immédiate, en même temps qu'il ouvre la porte à un devenir que l'on veut tenter de façonner. C'est une négation de tout processus, car il concentre le cheminement dans l'existence, habituellement réalisé par étapes, en un temps accéléré. Le rite nie le temps effectif tout en le mettant en scène. Mais, pour les marins du commerce - qui, rappelonsle, ont l'espace comme matière première sur laquelle travailler -, le rite est aussi un jeu avec l'espace, comme si celui-ci indiquait un temps donné : l'équateur indique le moment où les marins sont devenus marins confirmés parce qu'ils franchissent justement cet espace, fait exceptionnel il n'y a pas si longtemps encore, loin de leur port d'attache et dans un isolement grandissant au fur et à mesure que le bateau progresse.

40 Si le passage de la Ligne est une réaffirmation de l'ordre de l'océan, c'est aussi la reaffirmation de l'ordre à bord du navire, que nul ne saurait remettre en cause sans du coup remettre en cause la sécurité de tous. Les brimades, la fête qui s'ensuit et les manifestations particulières de la commensalité sont autant d'éléments qui soudent les marins entre eux et renforcent le sentiment d'appartenance à quelque chose de commun : la culture maritime, dont la clé est la clôture24.

41 La vie sociale dans son ensemble est « un monde de rapports symboliques », écrit Claude Lévi-Strauss25 en reprenant la formule de Mauss. Mais un rite est, plus que tout autre aspect de la vie sociale, du concentré de symbolique, parce que c'est un système de pensées en actes. Nous vivons en permanence au centre de rapports symboliques parce que tout groupe humain éprouve le besoin de donner un sens à la vie et que chacun le fait en fonction de ses spécificités que les langages parlé et écrit ne suffisent pas à exprimer, d'où l'usage de l'expression symbolique au cœur du rite.

42 De même que « le plus souvent les gens accomplissent les rites sans croire à leur signification et en tous cas, sans s'y intéresser »26, aucun marin ne croit à l'existence réelle de Neptune, ni à celle d'Amphitrite. Toutefois, comme au théâtre, les spectateurs savent qu'ils ont devant eux non pas Carmen ou le roi Lear en personne, mais une comédienne, un comédien. Ces spectateurs n'en sont pas moins susceptibles de pleurer ou de rire devant le jeu des comédiens, comme s'ils croyaient à un second degré en la réalité de ce qu'ils voient. On peut penser que c'est un peu ce qui se produit entre les marins et les dieux de la mer : on joue à y croire sans y croire, mais cela suffit à rendre efficace la symbolique de ce rite27. Si le rite n'était qu'un « amusant folklore », les personnages mis en scène n'auraient pas perduré depuis l'Antiquité, époque où l'on sacrifiait aux dieux avant d'affronter les passages difficiles, les caps, détroits, etc. L'une de ces cérémonies est décrite lors du passage du détroit de Gibraltar en 1643, avec serment de fidélité au rite28. Ce caractère théâtral a déjà été relevé par Smith29, qui observe à plusieurs reprises des rites « au cours desquels les adeptes ne font que jouer consciemment - et ils le reconnaissent -les rôles stéréotypés du héros divinisé (...) On n'est donc pas très loin ici d'une situation théâtrale ». Dans le rite qui nous intéresse, la dimension théâtrale est attestée. Toutefois, ce serait amputer la réalité que d'y voir uniquement cela, comme le fait cet auteur, dans un contexte fort différent, il est vrai, de celui à l'étude ici. En effet, dans le jeu théâtral, hommes et femmes sont des acteurs, au sens où ils jouent consciemment des personnages. Or, dans les rites, si les marins jouent ce jeu, ce n'est là qu'une part du réel, car la mise en scène rituelle - par le moyen de divers objets signifiants - leur permet de juguler inconsciemment l'appréhension qu'ils ont de la mer, toujours potentiellement dangereuse.

43 Ce qui peut être pensé comme un simple et banal divertissement est donc un véritable rite de passage, rite par ailleurs repris et aménagé dans le bizutage, ou rite d'initiation, des Écoles Nationales de la Marine Marchande françaises. Mais la question que l'on peut légitimement se poser maintenant est celle de savoir pourquoi ces dieux de la mer sont toujours d'actualité. Comment expliquer leur résistance au temps, alors que la marine, elle, s'est considérablement transformée? Ces dieux relevaient initialement de la culture religieuse et l'une de leurs caractéristiques était de protéger les hommes qui osaient affronter la mer. Or, si les représentations mentales inhérentes à ces dieux ne sont plus liées à la culture religieuse — car on ne les considère plus comme des dieux -, ils conservent néanmoins leurs caractéristiques protectrices, comme nous l'avons vu, lorsque les marins jouent à croire en ces dieux révolus. Par-delà les siècles qu'ils transcendent, leur fonction protectrice est réactualisée. C'est ce qui explique la résistance des dieux de la mer au temps.

BIBLIOGRAPHIE
Antier, J-J. A bord des grands voiliers. Saint-Malo : Éd. L'Ancre Marine, 1991. 317 p.
Auge, M. Pouvoirs de vie, pouvoirs de mort. Paris : Flammarion, 1977. 216 p.
Bateson, R. La cérémonie du naven. Paris : Éd. de Minuit, 1971. 274 p.
Belmont, N. « La notion de rite de passage », dans Les rites de passage aujourd'hui, Actes du colloque de Neuchâtel 1981. Centlivres, P. et J. Hainard (sous la dir.), Lausanne : Éd. L'Âge d'homme. P. 9-19.
Duval, M. « Allô Navire? Ici la Mer! : du langage sifflé des marins, des navires et de la mer », dans Langages siffles, Actes du colloque des 26,27 et 28 nov. 1993. Albi : Éd. GEMP/La Talvera, 1995. P. 33-39.
—. Ni morts, ni vivants: marins! : pour une ethnologie du huis clos. Paris : P.U.F., 1998. 164 p.
—. « Paroles de marins : gestion de la parole à bord d'un cargo long-courrier », dans Ethnologie Française, vol. XXII, n° 3,1992. P. 368-380.
—. « Sous la protection de Neptune : le rite d'initiation des élèves de la marine », Terrain, n° 24,1995. P. 133-144.
Gréhan, A. (dir. par). La France maritime, t. 2. Paris : Dutertre libraire-éditeur, 1855. 297 p.
Henningsen, H. Crossing the Equator : Sailor's baptism and other initiation rites. Copenhague : Munksgaard, 1961. 256 p.
Jal, A. Scènes de la vie maritime. Paris : s.n., 1832. 365 p.
Jannequin, CL, Voyage de Lybie au royaume de Senega. Paris : s.n., 1643. 190 p.
Lecomte, J. Dictionnaire pittoresque de marine. Douarnenez : Éd. l'Estran, 1982, réédition du texte de 1835. 327 p.
Lévi-Strauss, Cl. « Introduction à l'œuvre de Marcel Mauss », dans Mauss, M., Sociologie et anthropologie. Paris : PUF, 1950, rééd. 1978. P. IX-LII.
Rougé, J. La marine dans l'Antiquité. Paris : PUF, 1975. 215 p.
Smith, P. « Aspects de l'organisation des rites », dans Izard, M. et P. Smith (textes réunis par), La fonction symbolique : essais d'anthropologie. Paris : Gallimard, 1979. P. 139-193.
Turner, V.W. Les tambours d'affliction : analyse des rituels chez les Ndembu de Zambie. Paris : Gallimard, trad. 1972. 368 p. Texte original datant de 1968.
Veyne, P. « Conduites sans croyance et œuvres d'art sans spectateurs », Diogène, n° 143,1983. P. 14-40.
NOTES
1 Notamment A. Gréhan, La France maritime, 1855, p. 240 et suivantes.
2 Je remercie J. Robuchon, directeur de la revue Jeune Marine, pour son aide documentaire.
3 N. Belmont, « La notion de rite de passage », 1986, p. 12.
4 Pour une analyse de ce rite, voir Duval, « Sous la protection de Neptune », 1995.
5 J.-J. Antier, A bord des grands voiliers, 1991, p. 138.
6 J. Lecomte, Dictionnaire pittoresque de marine, 1982, p. 261.
7 V.W. Turner, Les tambours d'affliction : analyse des rituels chez les Ndembu de Zambie, 1972, p. 12.
8 A. Gréhan, op. cit.
9 En France, on est passé de 33 620 à 5 840 membres du personnel d'équipage et de 9 930 à 2 787 officiers entre 1960 et 1995. Les navires, eux, sont passés de 766 à 207 pour la même période.
10 A. Gréhan, op. cit., p. 288.
11 Ibid., p. 282.
12 J.-J. Antier, op. cit., p. 139.
13 Sur le consensus formel à bord, voir M. Duval, « Paroles de marins : gestion de la parole à bord d'un cargo long-courrier », dans Ethnologie Française, 1992, p. 368-380 et Ni morts, ni vivants: marins! : pour une ethnologie du huis clos, 1998, p. 88-93.
14 A. Jal, Scènes de la vie maritime, 1832.
15 Cette description et, sauf indication contraire, celles qui suivent, proviennent de A. Gréhan, op. cit., p. 258 et suivantes.
16 M. Duval, « Sous la protection de Neptune : le rite d'initiation des élèves de la marine », dans Terrain, 1995.
17 J. Rougé, La marine dans l'Antiquité, 1975, p. 207.
18 M. Duval, « Allô Navire? Ici la Mer! : du langage sifflé des marins, des navires et de la mer », dans Langages siffles, 1995.
19 Le commandant est couramment désigné par les expressions « le vieux », « le pacha » ou encore « le tonton ».
20 J.-J. Antier, op. cit., p. 139.
21 M. Duval, « Allô Navire? Ici la Mer! ».
22 R. Bateson, La cérémonie du naven, 1971.
23 M. Auge, Pouvoirs de vie, pouvoirs de mort, 1977, p. 118.
24 M. Duval, M morts, ni vivants: marins!, p. 25-78.
25 Cl. Lévi-Straus, « Introduction à l'œuvre de Marcel Mauss », dans Sociologie et anthropologie, 1979, p. XIV.
26 R Veyne, « Conduites sans croyance et œuvres d'art sans spectateurs », dans Diogène, 1983, p. 33.
27 Sur ce point, voir M. Duval, « Ni morts, ni vivants: marins! »
28 Cl. Jannequin, Voyage de Lybie au royaume de Senega, 1643, p. 34 et suivantes. H. Henningsen, dans Crossing the Equator : Sailor's baptism and other initiation rites, 1961, cite également des rites analogues à ceux qui sont décrits ici, à Gibraltar et sous les Tropiques dès qu'ils furent franchis.
29 P. Smith, « Aspects de l'organisation des rites », dans La fonction symbolique : essais d'anthropologie, 1979, p. 142-143.