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La voix de l’objet dans les récits de voyage en Nouvelle-France

Catherine Briand
Université Paris IV-Sorbonne

Résumé

À travers l’analyse de récits de voyage en Nouvelle France aux XVIIe et XVIIIe siècles, il s’agit d’analyser le langage des objets et leur rôle dans les rencontres entre Français et Amérindiens. Intermédiaire privilégié des premiers contacts, l’objet est en effet un acteur et un agent central de la rencontre qui se substitue à la parole pour s’ériger en véritable langage. Nous verrons comment cette communication matérielle au service de l’interaction régit la rencontre coloniale, étant une voie d’accès à l’autre et à son territoire.

Abstract

Through the study of 17th- and 18th-century travel accounts to New France, this article analyzes the language of material objects and its role in colonial encounters between French and Amerindian people. A key actor of the relationship, the material object plays a vital role in regulating human interaction and imposes its sovereignty in the colonial encounter. The exchange of objects is not only a powerful substitute to words, it becomes a form of communication in itself, a material communication more powerful than speech.

1 Moyen privilégié d’interaction, l’objet est un acteur essentiel de la rencontre interculturelle entre Européens et Amérindiens. « L’exploration du « Nouveau Monde » ne s’est pas faite sans qu’il y ait échange d’objets entre les explorateurs et les indigènes » (Turgeon 1996, 155). La transmission d’objets participe des rituels de la rencontre : calumet de la paix, échanges d’armes, de peaux, de fourrures, ustensiles, véhicules de la civilisation européenne ou de la culture amérindienne. Il s’agit ici de dégager le rôle central de l’objet lors des scènes de rencontre dans la littérature de voyage des XVIIe et XVIIIe siècles en Nouvelle-France, à travers sa participation à la construction progressive de la relation. Les enjeux autour de l’objet sont multiples, catalyseurs de la relation, forces d’attraction, ils sont de puissants instruments de ritualisation, ressorts de la dramatisation. La rencontre se focalise ainsi autour de l’objet et de sa possession ; comment l’objet est-il le medium souverain qui contrôle la mise en relation des individus ? Il s’agira d’analyser l’objet investi à la fois du pouvoir de signifier, constitué en propre langage, mais aussi de gouverner. Ainsi comment l’objet est-il une puissante instance énonciatrice, qui parvient à s’imposer comme autorité ? Comment par cette voix de l’objet et à travers sa mise en circulation s’exprime l’extension d’un pouvoir colonial ?

2 Principal outil de médiation, il met en place l’interaction à travers une communication « matérielle » qui remplace l’échange verbal. De signe et substitut de la parole, il devient le canal essentiel de la communication et progressivement apparaît comme acteur et agent central de la rencontre; sa voix s’avère décisive pour concrétiser les relations établies et sceller les alliances. Nous envisagerons ainsi comment l’objet s’immisce dans la sphère du politique, se faisant vox politica.

3 Cette analyse s’appuie sur une variété de récits, mettant ainsi en valeur l’importance du rôle des objets dans une diversité de contextes, à travers des relations de missionnaires, jésuites ou récollets comme le frère Sagard, de coureurs des bois, dont Lesueur sera l’exemple, mais aussi de militaires comme Lahontan, Bacqueville de la Potherie, et d’explorateurs, tels La Salle, Marquette et Pénicault.

L’objet langage

Franchir le seuil de l’étrangeté par la communication matérielle

4 Initialement l’objet participe, avec l’usage des gestes et les mouvements de la physionomie, à un moyen de dépasser l’obstacle de la compréhension linguistique. Lors des premiers contacts, l’objet associé à la communication non-verbale et kinésique n’est pas un simple adjuvant de la conversation, comme d’ordinaire, mais un élément indispensable. Progressivement l’objet se fait parole.

L’objet, discours inaugural

5 « Impressive possessions, speaking objects » (Axtell 1992, 101), les objets et leur échange constituent une forme de dialogue. Les acteurs en présence ne disent rien. Ils se taisent, et l’objet s’interpose et parle : « Quand nous visitons les peuples […] voisins, nous leur faisons des présents qui parlent pendant que nous nous taisons » (Thwaites 1896-1901, IX, 230). L’objet trône ainsi comme intermédiaire privilégié des premiers contacts. Cette substitution de la parole par l’objet, qui se l’octroie, découle de l’incompréhension linguistique des participants, cantonnés et soumis au mutisme qu’impose la barrière langagière. L’objet apparaît, et par la voix de cette tierce présence s’instaure un dialogue non pas verbal mais matériel. À travers cette « communication matérielle, objectale », s’instaure une « rhétorique de l’objet » entremetteur des premiers contacts, qui vole au secours de la parole, se faisant lui-même parole.

6 Il met en présence et symbolise d’emblée chacun des protagonistes, matérialisant leur identité et les enjeux de la rencontre. Les premiers regards se rassemblent autour d’un fusil ou de son écho, d’un chapeau, de la surprise à la convoitise. « Le bruit du coup de fusil s’estant fait entendre à quelques sauvages dans les bois, les surprit extrêmement. Ils résolurent entre eux de s’approcher pour voir ce que se pouvoit estre » (Pénicault, dans Margry 1879-1888, IX, 230). Le retentissement de l’objet invite à la découverte en même temps que par cet écho s’introduit et s’impose la présence de l’autre. Ainsi, l’attention que l’objet suscite et concentre à travers le message qu’il véhicule participe à initier le contact. Le voyageur est non seulement caractérisé mais défini par l’objet dont il est le porteur. L’objet devient alors rapidement porte-parole d’identité, érigé en symbole ; les voyageurs français sont en effet désignés comme « gens du fer », ou encore « fabricants de draps ».

7 Si, grâce au pouvoir symbolique de l’objet, s’énonce l’identité de son détenteur, le voyageur s’approprie certains objets amérindiens afin de mieux se faire passer pour frère. Marquette use ainsi de la possession d’un calumet pour franchir les frontières et éviter la colère des Illinois. La simple exposition de ce calumet à la vue de l’autre – preuve à travers le partage commun de signes de son adhésion à la culture amérindienne – lui permet de pénétrer le territoire mais aussi de faire sien le territoire de l’autre. Ainsi l’objet est l’acteur d’une mise en relation, « passeport assuré » selon l’expression de La Salle, créant un espace partagé.

8 L’objet métaphore identitaire introduit chacun à la culture de l’autre, par le biais d’un dialogue matériel qui ouvre la voie au dialogue verbal, ultérieur. La mise en présence s’effectue donc avant tout par le biais d’une « énonciation matérielle », une présentation matérielle du soi qui fait de l’objet le premier intervenant de l’échange. À la manière de l’exorde d’un discours, il agit comme captatio benevolentiae de son auditoire, se déploie comme argument et mise en exposition d’un horizon de séduction. Ainsi l’objet échangé se substitue aux paroles entraînant des réponses immédiates. Ce discours, d’abord narratif, raconte en étant le reflet de son détenteur, de son histoire, de sa provenance, puis devient argumentatif. Le discours est ici envisagé comme exercice de la faculté du langage, exerçant notamment sa force illocutoire, visant à persuader. L’objet à travers ce discours est ainsi actualisation du langage; « nous savons que tout système de signes est un langage : ajoutons maintenant que tout emploi d’un langage, toute émission de signes, est un discours » (Destutt de Tracy 1803, 23). Par le biais de l’objet et son allocution, on s’entretient matériellement puis verbalement avec l’autre. L’objet, recours indispensable, se manifeste alors non seulement comme intermédiaire des premiers contacts, mais comme principal instrument d’interaction.

« Parler des mains »

9 L’absence d’échange verbal impose et assigne ainsi de facto à l’objet une place centrale et dominante au cœur de la communication et de la relation. Le dialogue se construit donc par l’intermédiaire des objets, par le parler du geste, qui remplace le verbe. Ainsi les Agniers « firent de très riches présents pour répondre à tous les articles de paix que le Père avait proposés » (Thwaites 1896-1901, XLII, 38). La réponse n’est pas verbale mais matérielle, incarnée par le faire. L’objet concentre un tel pouvoir d’évocation, associé à la symbolique du geste qui l’accompagne, que « parler des mains » semble le langage le plus approprié, du moins le mieux compris des « sauvages » : « On assure encore que les Sauvages y sont humains, affables, qu’ils estiment les Français, mais encore plus les marchandises qu’ils leur portent ; ils aiment, comme le reste des Sauvages, qu’on leur parle des mains et qu’on leur donne sans dessein ; sur ce pied les Français sont de valeur et ont beaucoup d’esprit. Ce sont leurs expressions » (Lesueur dans Margry 1879-1888, VI, 190). La gradation dans l’intensité de la considération (« ils estiment les Français, mais encore plus les marchandises […] ils aiment »), s’accompagne d’une gradation dans l’objet de la considération, « qu’on leur parle des mains et qu’on leur donne sans dessein », qui signe une équivalence entre le langage de la main et la symbolique d’une générosité gratuite. Le don est le langage favori des Amérindiens. Cette citation reflète l’idéal amérindien d’un échange unilatéral à travers la gratuité d’un don reçu sans retour, centré sur le soi plus que sur l’autre. La répétition « qu’on leur » souligne la passivité des Amérindiens, dans une posture d’attente et de réceptivité. La relation à l’objet semble alors primer sur la relation interpersonnelle.

10 Du latin scolastique objectum (XIVe siècle) et du verbe ancien objicere, l’objet est « ce qui est placé devant » (Bloch et Wartburg [1932] 1950, 438). Le sens du mot s’est étendu ensuite à partir du XVIe siècle, opposant en philosophie et en gram-maire objet et sujet. Ainsi, les objets inaugurent le contact pour devenir peu à peu les sujets et acteurs de la rencontre. Moteurs indispensables, ils sont « placés devant », l’intérêt qu’ils suscitent reléguant leurs détenteurs au second plan. En étudiant le mécanisme des scènes de rencontre, on observe quasi systématiquement que la relation débute après l’échange d’objets. Leur rôle déclencheur est évident. La chronologie retraçant la genèse de la rencontre commence par la perception visuelle sur le rivage; l’échange d’objets est ensuite la passerelle, le point d’articulation vers une relation de proximité, par la médiation du corps et du toucher, et s’achève par la conduite au village et la célébration des sens à travers la danse et le festin.

11 Intermédiaire privilégié, l’objet s’impose comme tierce présence. Il contribue à la fraternisation des autochtones et des Européens.

Objet actant et medium de la fraternisation

12 Représentatifs de valeurs européennes ou amérindiennes, les objets identitaires suscitent ainsi d’autant plus d’intérêt par leur singularité et leur nouveauté. Véritable langage, ils sont actants et medium ; investis de charges symboliques fortes, ils permettent la fraternisation et facilitent la cohésion sociale. « Les François allèrent ensuite au magasin du Roy, ils en apportèrent des cousteaux, des rassades, du vermillon, des fusils, du plomb, de la poudre, des miroirs, des peignes, des chaudières, des capotes et des chemises, des mitasses, des bagues et autres semblables bagatelles […] on leur donna aussi des haches et des pioches » (Pénicault, op.cit, 380). Cette énumération offre le tableau des trois principales catégories de biens européens échangés : outils et ustensiles, armes et objets corporels. Le métal est très apprécié et convoité.1 Dans les objets d’échanges offerts par les nations amérindiennes figure le calumet, viennent ensuite les peaux animales et les colliers, sans compter les vivres.

13 Cette liste permet de souligner l’ampleur des catégories d’objets ; la description sur le mode taxinomique souligne l’abondance et la profusion de « bagatelles » qui constituent aux yeux des sauvages de véritables richesses. Les Européens sont alors présentés dans leur magnanimité, ces largesses permettant de couvrir la nudité des Indiens et surtout de les attirer. L’étonnement qui subsiste face à la nouveauté des objets offerts, (« les Sauvages se partagèrent ce qu’on leur avoit donné, regardant M. d’Iberville avec estonnement, ne comprenant pas à quoy pouvoient servir la pluspart de toutes ces choses »), entraîne un nécessaire contact afin d’expliquer l’usage de ces objets inconnus. Ainsi l’interaction se fonde sur la surprise et l’ignorance des Amérindiens face à l’usage de ces objets, à travers un échange gestuel : « On leur mit leurs chemises, leurs braguets et leurs chapeaux, on cousit leurs mitasses, qu’on leur mit aux jambes ». Le contact s’établit alors par l’apprentissage de la différence, ici incarnée dans l’objet inconnu: « on leur montra la manière de s’en servir, ils nous témoisgnèrent par signes que cela leur faisoit beaucoup de plaisir ». Ayant ainsi adopté le vêtement européen, les Amérindiens se désignent par la suite en « frères ». Mais si l’objet exerce une telle attraction, c’est souvent plus pour sa valeur de signe et d’interprète qu’en raison de sa fonction.

L’objet signe et interprète

Signe

14 Les objets européens, souvent énumérés dans de longues listes semblables à la précédente, participent des signes d’une différence qui fascine. On peut y voir l’attrait de la pompe et de la puissance. Ainsi l’objet est un signe, constitué dans un ensemble – un syntagme – par le biais d’autres objets qui lui sont associés. Il est rarement décrit seul mais toujours entouré d’un ensemble formant une panoplie. Ce réseau connote ou dénote et ainsi participe à une « conversation matérielle ».

15 Pour ce qui est des objets amérindiens, ils peuvent aussi être classés en types, chacun renvoyant à énoncé spécifique : demande d’amitié, d’information, d’alliance diplomatique ou commerciale, affirmation d’engagement, remerciement ou rupture. Leur échange est composé d’un système d’appels et de réponses, de stimuli et de réactions. Ainsi, le collier de porcelaine et le calumet s’inscrivent dans le cadre d’échanges diplomatiques ritualisés et fortement codifiés. Ils possèdent une signification et constituent l’instrument vivant d’une communication interactive avec l’autre. Le refus de l’objet ou le refus du contre-don signifie systématiquement un refus d’alliance, un désaccord, et entraîne rapidement une rupture de la relation. « Refuser de donner, négliger d’inviter, comme refuser de prendre, équivaut à déclarer la guerre ; c’est refuser l’alliance et la communion » (Mauss 1991, 162)

16 Les colliers de porcelaine2 (souvent nommés « ceinture » dans les documents anglais) s’offrent à une lecture symbolique et participent avec le calumet de ces objets diplomatiques, indispensables pour toute entente. Le lexique de la langue iroquoise de Jean-André Cuoq paru en 1882 définit le collier de porcelaine à la fois comme objet et signe (Cuoq 1882, 9). Le mot kaionni (ou kahionni) désignait le « collier diplomatique », un objet dont la forme évoque une rivière, pour les Sauvages, tant par l’allongement que par la forme des perles qui représentent les flots, facilitant, comme le collier, les rapports mutuels entre nations. Dans la langue algonquine, le mot désignant un collier diplomatique, mikis-apikan, représente un objet, un signe, un message (Cuoq 1882, 220-221).

17 La présentation du calumet3 est une invitation immédiate à la pacification et permet d’ouvrir la voie. Le partage d’un signe commun permet de s’introduire en frère. Le 25 juin 1673, Marquette et ses compagnons voyagent jusqu’au cours de la rivière des Moines et parviennent à l’entrée d’un très grand village, celui de la nation des Illinois. Cette nation, pacifiste, demeure redoutée en amont et en aval du Mississipi. Ils sont accueillis puis mis en garde des dangers des nations en guerre; les Illinois déconseillent la descente du fleuve, ils remettent un calumet sacré comme talisman, pour sécurité et pour prévenir tout incident afin de les protéger et prémunir de toute hostilité éventuelle. Sur leur route arrive un groupe d’hommes armés qui les encercle; ils craignent alors d’en être les victimes, « mais Dieu toucha soudain le cœur des vieillards qui étaient sur le bord de l’eau sans doute par la vue de notre calumet qu’ils n’avaient pas bien reconnu de loin ». Marquette tente de leur parler, mais en vain car aucun ne comprend les six langues dont il a l’usage. Triomphe ici la voix de l’objet, palliatif efficace d’un échange verbal impossible. C’est par son pouvoir de signification que s’établit la communication. Ainsi « c’est assez de le porter sur soi et de le faire voir pour marcher en assurance »; il « assure la tranquillité du commerce » et « la sûreté des chemins » (Lafitau 1724, II, 335, 331). L’objet crée un langage diplomatique commun qui assure la protection et permet l’intrusion, du moins l’introduction et l’acceptation de soi dans le territoire de l’autre. Le contact se fait par un langage visuel. À travers l’ostentation de l’objet s’exprime une quête de reconnaissance, et par cette reconnaissance les objets contribuent à la création d’un espace collectif.

L’objet volubile : les colliers « ambassadeurs »

18 « Toutes les affaires importantes se traitent au moyen de présents » (Tooker 1987, 49). Par la matérialisation visuelle et plastique de la parole par le biais des objets, les échanges ou dons ratifient les paroles. Dans la diplomatie amérindienne, le don d’objet scelle la confiance mutuelle4. Il met à l’épreuve la sincérité du désir d’alliance, attesté dans l’acceptation qui permet alors d’instaurer la confiance. Les colliers de porcelaine permettent d’illustrer parfaitement la fonction de l’objet comme langage et « parole » au sein de l’échange5.

19 En effet, les colliers de porcelaine sont souvent désignés par les termes : parole, voix, cordon et ceinture dans les documents anglais (voice, string, belt). Scellant ou perpétuant une alliance ou une confédération, mettant fin à une guerre, ce sont des messagers. Dans son Histoire de l’Amérique septentrionale parue en 1722, Bacqueville de La Potherie remarque l’importance et la valeur symbolique du wampum pour les Amérindiens : « Envoyer porter un Collier, c’est envoyer quelqu’un pour parler d’affaires, ou de Paix » (1722, III)6. Il est le véhicule de la voix et de la parole. « J’attache mes parolles aux colliers que ie vais donner a chacune de vos nations affin que les antiens les fassent executer par leurs jeunes gens »7. Lors d’une rencontre, plusieurs colliers pouvaient être échangés. Un collier donné entraînait une « réponse », en général le lendemain, signifiée par l’échange en retour d’un collier ou son refus. Ainsi un collier rejeté signifie un désaccord (refus d’alliance, d’entente, de participation). Ici l’objet est un signe et c’est la dimension réciproque de son échange qui lui confère sa pleine signification. L’expression « répondre à un collier » est fréquemment utilisée; ainsi lit-on chez Bacqueville par exemple que « Les Onnontaguez ne laissèrent pas d’être embarassés à répondre au collier que le Père Bruyas avait donné […] Ils se contentèrent d’envoyer un collier pour s’excuser de ce contretemps » (1722, IV, 162). Cet échange fait ainsi de la rencontre un contrat, attestant par la réciprocité du don de la nature dialogique de la rencontre – la réciprocité étant la base fondamentale de la relation.

20 L’échange de ces colliers avait donc pour fonction de garantir les paroles exprimées lors de conférences de paix et primait sur l’acte, tout à fait nouveau pour les Amérindiens, de signer un document qu’ils ne pouvaient pas lire. Selon Michael K. Foster : « wampum functioned as a « validating » or « ratifying » device for treaties, serving, as it were, as the Indians’ method of signing, sealing and delivering an agreement » (Foster dans Jennings 1985, 99)8. L’objet porte en lui-même le message : « In the Iroquois view the wampum is thought literally to contain the message; the messengers, on the other hand, are seen as relatively passive bearers of the wampum, which nevertheless is described as being a « heavy burden » which they bear on their backs » (Ibid., 104-105). Il devient « the channel of communications » (Idem). De lien inaugural, l’objet devient le moyen principal de communication, souverain et volubile, au point de remplacer la parole : « Il fit en suite quantité de presens, selon la coustume du païs, où le mot de presens se nomme parole, pour faire entendre que c’est le present qui parle plus fortement que la bouche » (Thwaites 1896-1901, II, 43). Ainsi peut-on parler d’un langage de l’objet, le langage étant défini comme « tout système de signes permettant la communication » (Robert 1982).

21 Sans lui, les mots n’ont donc pas de valeur. Lors des discours des cérémonies diplomatiques, tel que Bacqueville l’a décrit à travers l’exemple de la paix de Montréal de 1701 ou encore Lahontan, on observe, après chaque parole prononcée, la répétition systématique de la phrase : « ce collier affermit ma parole », qui encadre et enlace le discours – ainsi que son auditoire. Ce leitmotiv assoit l’autorité de l’objet et impose ainsi au langage verbal une tutelle matérielle. L’objet se fait le garant du discours, gage de vérité. « Ces présents sont comme le sceau de ce qu’on doit dire, sans quoi on suppose que tout ce qu’on avance n’a point de force et que ce ne sont que des discours en l’air » (La Salle dans Margry 1879-1888, II, 150). À travers cette répétition qui affirme la présence du collier et son importance dans le discours, on pourrait déceler une analogie entre l’objet, sa mise en écriture et sa visée, participant d’une « rhétorique de la circularité ». Ces répétitions visent la jonction, d’une part des mots à l’objet, et d’autre part la jonction des êtres, en tant que facteurs d’efficacité discursive, pour agir sur l’autre et tendre vers des relations pacifiques ou du moins boucler le système de communication, par la réponse attendue dans le retour du collier. Cette similitude entre la forme du discours, sa visée et son objet de médiation fait du collier une allégorie du lien. Le don d’un collier impose un cycle d’échange basé sur la réciprocité, car il n’a de valeur et de sens que par l’entremise du collier rendu.

22 Objet circulaire, il vise la circulation et en sera aussi l’objet, étant échangé puis ré-échangé, manipulé, rejeté. Sa mobilité et sa mise en circulation spatiales s’accompagnent d’une mobilité de sens et d’usages, renouvelés par de nombreux transferts et réappropriations9.

Les objets au cœur de la langue

23 Si les objets construisent leur propre langage par un système de signes, la langue amérindienne semble se construire aussi sur les objets. À la lecture des expressions amérindiennes livrées par Bacqueville apparaît la très forte dimension symbolique des objets.

24 Objets symboles, mais aussi métaphores, ils composent un langage figuratif. Ainsi les objets, et notamment les objets d’échange, sont-ils utilisés dans de nombreuses expressions, soulignant leur fort pouvoir d’évocation. Du collier dérive une série d’expressions, « envoyer un collier », « délier par un collier », dont les significations traduisent la personnification de la paix ou de la liberté (« Délier quelqu’un par un collier c’est procurer la liberté à un prisonnier de guerre »). Ainsi « un collier est un porte-parole ». Il en est de même pour la chaudière qui donne lieu à de nombreuses expressions; ainsi, « proposer une chaudière, c’est proposer une entreprise militaire ». Le recours aux objets dans la communication est donc double, les objets se constituant comme propre langage et étant également un élément de la langue amérindienne. Ils structurent donc non seulement la vie sociale et les rapports de force, mais aussi le langage.

25 Comment la voix de l’objet est-elle au service d’une autorité ? Derrière l’échange, se cache en filigrane une volonté de pouvoir et cette voix, qui initialement ne servait que l’interaction et la mise en contact, régit et gouverne les rapports interpersonnels, imposant son autorité.

L’objet, vox politica

26 « Channel », voie de communication, l’objet est aussi la voix et le canal privilégié de la politique. L’objet est le porte-parole de desseins politiques et la voie d’accès privilégiée pour se frayer un passage dans le territoire de l’autre.

27 La mise en circulation de l’objet est ainsi une expression et une mise en circulation du pouvoir, suscitant luttes et tensions pour son extension. Elle dessine les contours de l’emprise de soi sur l’autre et ainsi de l’empire colonial.

Une « politique des objets »

28 La communication matérielle est avant tout une négociation, à travers l’affrontement de stratégies. Le don et l’échange relèvent d’une véritable politique10. ainsi la voix de l’objet s’étend-elle dans les sphères du pouvoir pour faire régner certaines ambitions coloniales. En effet, l’objet est un langage puissant au service de toute stratégie d’alliance en Nouvelle-France11. Bienville mentionne à La Harpe qu’il « doit […] avoir une singulière attention à faire le plus d’alliances qu’il pourra avec les sauvages […], en leur faisant les présents […] nécessaires et indispensables à faire » (Margry, IV). Lahontan évoque explicitement le caractère « politique » du don : « C’était des Eokoros qui avaient quitté leur village pour aller à la chasse, et qui furent ravis de nous trouver ; car par politique plutôt que par reconnaissance, je leur donnai du tabac, des couteaux, et des aiguilles, qu’ils ne pouvaient se lasser d’admirer » (Lahontan [1703] 1990, 397) (S’ensuit une foule qui accourt, attirée par la générosité du baron).

29 Instrument politique, l’objet exerce une manipulation. Il s’agit de rétribuer l’autre pour mieux le coloniser. « Il faut leur faire des présents et les bien haranguer autant qu’ils accordent la traite, et celle-ci faite, il faut encore les tabagier, c’est-à-dire les banqueter ; alors ils danseront, harangueront et chanteront, Adesquidez, adesquidez, à savoir qu’ils sont les bons amis, alliés, associés, confédérés et compères du roy et des Français » (Biard [1616] 1972, I, 10). L’objet est un moyen d’acheter l’alliance. Ainsi, l’attente d’une réciprocité accomplie sur laquelle se base l’échange illustre la dimension quasi nécessairement intéressée de l’échange. Il s’agit en quelque sorte de marchander la colonisation, à travers la négociation de l’objet.

30 S’il est un outil indispensable à l’expression du pouvoir et impose son autorité dans les relations sociales, il convient de se soumettre à ses pratiques et rituels. Le talent du négociateur, selon François de Callières, frère du gouverneur Louis-Hector de Callières, réside en la capacité à se fondre en l’autre, à s’oublier : « il faut donc qu’il se dépouille en quelque sorte de ses propres sentiments pour se mettre en la place de [celui] avec qui il traite, qu’il se transforme, pour ainsi dire en lui, qu’il entre dans ses opinions et dans ses inclinations […] ». S’adapter pour s’intégrer à l’autre suppose l’acceptation et donc la soumission à ses usages. Il est ainsi impératif de se prêter et se subordonner aux rituels amérindiens pour concrétiser toute alliance (et pour mieux se les approprier par la suite). La citation de Callières évoque une métamorphose à travers un dédoublement de soi en l’autre, une sorte d’aliénation volontaire et calculée, une acceptation de la domination pour mieux dominer ensuite. Les objets imposent leur loi et la soumission à leurs usages. Mais cette soumission interprétée comme signe d’ouverture est avant tout un moyen de mieux s’octroyer la bienveillance de l’autre et le conquérir. Lesueur, qui remonte en 1700 le Mississipi, raconte comment il devait s’astreindre dans chaque village à ce qu’on lui « chante un calumet » qui durait trois jours et trois nuits. Le mimétisme est ainsi un moyen efficace d’adaptation pour effacer toute saillie de sa singularité. Il devait fumer la « longue pipe », assister aux danses, recevoir et rendre les présents. Tout cela lui causait « beaucoup d’embarras », dit-il. Mais c’était le prix de l’alliance. « Nous fûmes bientôt dégoûtés de cette cérémonie », raconte aussi le Père St Côme. La soumission n’est jamais gratuite mais s’inscrit toujours dans la perspective d’un profit acquis en retour; la logique de réciprocité sert ainsi continuellement les ambitions de domination et de conquête. L’acceptation d’un rituel pénible sera rétribuée par la concrétisation d’une alliance.

31 Ainsi l’objet est au cœur de négociations, il régit toute rencontre et inscrit son échange, à travers la notion de réciprocité, dans un contrat. Il s’agit de donner pour mieux recevoir et ainsi s’immiscer par la voie de l’objet dans le territoire de l’autre. L’objet est ainsi le langage et l’expression de l’expansion du soi. La voix de l’objet mène la conquête.

Extension du pouvoir

32 Par une apparente générosité il s’agit de séduire pour mieux conquérir. Ainsi le don participe d’une évidente stratégie d’alliance. Le mouvement et les trajectoires de l’objet dessinent, dictent et construisent celles des hommes. L’objet dessine une sphère d’échange, modelant les contours du territoire.

Objet séducteur

33 Les objets possèdent non seulement un fort pouvoir de communication, comme nous l’avons souligné, mais surtout d’attraction et de séduction. « Au commencement ils nous fuyaient et craignaent, maintenant ils nous désirent » (Biard [1616] 1972, I, 62). La générosité, mise en exposition de sa puissance, crée rapidement une dépendance. Sous une figure paternaliste, le voyageur satisfait aux besoins et manques des autochtones. Cela permet de répondre à une quête de reconnaissance qui, progressivement, construira les fondements de l’asservissement. Ainsi le voyageur se dépeint-il en pourvoyeur indispensable qui vêt symboliquement un sauvage dénudé. « L’été ils usent fort de nos capots, et l’hiver de nos couvertes de lit […] ils s’aident aussi fort volontiers de nos chapeaux, souliers, bonnets de laine, chemises, et du linge […] » (Ibid., 9). Les longues listes d’objets exhibent les signes d’une puissance, mise en scène, reflétant une force d’attraction irrésistible. La métaphore du père et des enfants caractérise la nature des relations euro-amérindiennes dès 1660-70, et en Louisiane en 1699. Le registre fraternel perdure jusqu’en 1660, puis devient paternel. « Toute l’attention que doit avoir un commandant […] c’est de s’attirer la confiance des sauvages […]. Pour y parvenir, il faut qu’il soit affable […], qu’il soit généreux sans prodigalité, qu’il leur donne toujours quelque chose » (Raymond [1754] 1929, 12). Cette extension de soi par le biais du don matériel à l’autre est une extension de son emprise qui draine le mouvement des hommes.

34 Instaurer l’échange matériel comme condition de la relation tend parfois à l’asymétrie pour placer l’autochtone en situation de dépendance par l’intermédiaire de ces objets qui créeront un habitus et une nécessité. La rencontre dans un contexte colonial est expression d’une stratégie, plus ou moins manifeste, dans une logique de conquête, suivant une « pulsion d’emprise et un désir de pouvoir » évoqués par Todorov (1982). Les objets, simples outils de médiation et de communication, créent un besoin et alimentent la dépendance. Nicolas Denys souligne l’attrait exercé par les chaudrons de cuivre chez les Iroquoiens et Algonquins, à tel point que « l’usage leur est devenu d’une nécessité indispensable, ayant renoncé à tous leurs ustensiles, soit par la peine qu’ils avaient, tant à les faire et à s’en servir, que par la facilité de tirer de nous […] des choses qui leur semblaient inestimables.… La chaudière leur a toujours paru et paraît encore la chose la plus précieuse qu’ils puissent tirer de nous » (Denys 1672, 458). Dès 1630 les Hurons disent qu’ils ne peuvent plus s’en passer. Par le biais de la dépendance économique et diplomatique qui se crée, l’objet permet de dominer et d’assujettir. Selon D. Delâge, « l’Amérindien devient dépendant parce qu’il ne peut reproduire lui-même ce qu’il a emprunté. Il doit donc toujours avoir recours au marchand européen, et chaque fois l’échange est inégal » (1991, 143).

Stratégies d’alliance, expansion territoriale et colonisation

35 Puisque tout se négocie par l’entremise de l’objet et par sa mise en circulation, il représente une voie d’accès privilégiée à l’autre et à son territoire. Ainsi le don d’objet est au service de l’expansion de soi sur l’autre. Il est un puissant instrument d’influence, efficace. « Il […] sera facile de [les] gagner par les présents ou par la force, en cas que la voie de la douceur, […] déjà tentée, ne […] réussisse pas à l’avenir » (Margry 1879-1888, VI, 236). L’objet agit comme lénifiant, il atténue et masque les tensions. Il rend aussi la proie plus malléable et à travers sa fonction conative incite son récepteur à la parole ou l’action.

36 Ce que le voyageur attend principalement en échange de sa générosité, ce sont soit des vivres, soit des moyens qui activeront ou faciliteront sa pénétration du territoire, par l’obtention d’objets, de guides, d’interprètes ou simplement d’information. Une des motivations qui préside au don est donc celle de l’expansion géographique, que ce soit dans le cadre de l’exploration ou d’un établissement. En effet, la mise en circulation d’objets véhicule la mise en circulation d’information entraînant la mobilité des hommes au service de leur expansion dans la colonisation du territoire. Considéré comme langage, l’objet fonctionne selon un système de questions/réponses incarné par la notion de réciprocité du don (don/contre-don), liant chacun à l’autre. Chaque don est ainsi une demande d’aide, d’information, un appel à répondre à un besoin par le contre-don : « Je luy fis quelque présent de cousteaux, rassade et haches (…) ils nous donnèrent de la viande boucanée de bœuf et ours. Je leur demanday un homme pour me conduire aux Bayagoulas, qu’ils me donnèrent » (Pénicault, op.cit., 163). L’absence de liaison, la parataxe ou asyndète – juxtaposition des propositions sans connecteur logique – souligne la conséquence immédiate de l’échange, la « réponse » dans le retour attendu. Ainsi porte la voix de l’objet : « Je leur fis quelques présents. Ils m’assurèrent qu’il y a quatre brasses d’eau dans leur rivière ».

37 Il est un outil essentiel à l’exploration, un sésame qui élargit les voies de la découverte : « Pour découvrir cette rivière, il faudrait quelques pirogues, des gens au fait avec des sondes, des vivres et des présents pour les Sauvages qui conduiraient les Français, la dépense […] serait profitable » (Ibid., 234). Ainsi le cadeau est rarement gratuit mais sous-tend l’idée d’un profit, sans cesse ramené à soi. Si les présents apparaissent en dernier lieu, ils sont bien cependant les moteurs essentiels à la « conduite » des Français dans cette rivière. Ainsi lit-on plus loin : « Je pris un desdits sauvages, à qui je fis des présents pour me conduire ». Le don est ainsi toujours projection, du soi dans l’espace de l’autre, et donc anticipation. Il s’agit alors d’une double projection, spatio-temporelle, qui vise la construction d’une avancée. La mobilité géographique s’effectue et s’achète ainsi par l’entremise du don. Rien ne s’acquiert sans réciprocité, et tout se rétribue. Ainsi, concernant l’exploration du Haut-Mississipi, Lesueur avancet-il que « Cette entreprise ne coûtera rien au Roy, que les présents qu’il fait faire aux sauvages ».

38 Ainsi l’appropriation du territoire s’effectue en grande partie par le biais des objets, qui « ouvr[ent] les portes des pays étrangers ». L’objet dessine les frontières, devenant ainsi mouvantes et en perpétuelle négociation comme l’objet lui-même, mobile et constamment en transit, donné, échangé, repris, rejeté ou ré-échangé (tout comme ses usages sont en mouvement, modifiés, ajustés et réinvestis). Le territoire se crée et se module donc par le parcours et les trajectoires de l’objet. Objets symboliques, marqueurs culturels et identitaires forts, ils dessinent autour d’eux un halo de désir, d’attraction et de répulsion. Ils forment des passages d’un territoire à un autre et rassemblent, suivant l’aire d’exercice de leur pouvoir. Le calumet est ainsi un « passeport » qui ouvre la voie, la localisation des fourrures dicte le parcours du voyageur, le coup de fusil impose d’un seul retentissement l’appropriation d’un lieu.

39 L’objet établit une souveraineté spatiale immédiate, marquée par la coïncidence de l’acte et de sa conséquence. Ainsi le premier contact, sonore, signe immatériel de l’objet, est saisissant et marquant. Cette voix de l’objet entraîne un mouvement d’avancée et d’attraction des autochtones, les conduisant sur le rivage. Il y a alors interpénétration des territoires respectifs. L’espace fluvial, investi par le navire, sa pompe et le coup de fusil, s’empare de la forêt qui répond à l’appel ; le territoire amérindien alors s’entremêle, ouvrant ses frontières. Dans un mouvement ambivalent et hésitant, ce bruit effraie et dans le même temps attire. Déjà objet de mystère, signe d’une présence imprévue et intrigante dont il faudra élucider la nature, le fusil et l’arme seront pour certains dotés d’un pouvoir magique. S’il provoque d’abord l’effroi, marque l’intrusion, l’invasion et la dépossession (il suffit d’observer les réactions physiques et gestuelles d’écarquillement des yeux notamment), il sera plus tard objet de négociation, et même de convoitise. Sans même que les Amérindiens en aient la perception visuelle, l’objet règne et domine, il assoit son autorité. Cette gradation permet de lire l’inscription progressive de l’Autre dans l’espace nouveau. L’objet permet une infiltration, efficace et directe, une délimitation, brutale et conquérante, du territoire.

Conativité de l’objet

40 Par la voix de l’objet, instrument de maintien du contact avec l’autre, son détenteur possède ainsi un certain pouvoir d’action et de réaction sur son partenaire. L’objet, envisagé précédemment comme langage, exerce une fonction conative12, déterminant le comportement de celui qui le convoite. Par le biais de la menace et du chantage, la possession de l’objet apparaît comme un puissant moyen d’exercer son autorité et rend son détenteur omnipotent. Pour obtenir satisfaction, Lesueur menace de suspendre tout échange. « Remportez vos castors et dites à tous les Sioux qu’ils n’auront plus de moi ni poudre ni balles, et qu’ils ne fumeront plus dans mon calumet (c’est-à-dire que nous ne serons plus bons amis) qu’ils ne m’aient fait satisfaction du pillage aux Français » (Lesueur, op. cit., 81). Au-delà même d’une fonction conative, le langage de l’objet est un outil de manipulation, il entre dans la sphère de l’action et concentre une factitivité, étant investi d’une capacité de faire-faire (il s’agit ici d’une factitivité pragmatique13), proche de « l’ordre, [du] commandement, qui subordonne le sujet exécutant au sujet décidant » (Courtès 1991, 125). L’amitié est par conséquence menacée, suspendue elle aussi à la clause de la réciprocité. L’objet est ainsi l’arme de menace qui dicte les comportements, et une instance régulatrice. Le voyageur use de son statut de pourvoyeur pour exercer son pouvoir et ainsi négocier l’alliance. Par ailleurs, l’allusion au calumet traduit une inversion du rite habituel, signe d’une appropriation transformée en héritage – le calumet étant offert par le voyageur et non par l’Amérindien. Ainsi appropriée, la pratique amérindienne est non seulement réutilisée mais manipulée au service d’un chantage. Cette expression d’une adaptation réussie, fruit d’un mimétisme, témoigne d’un processus de circulation large, à travers l’intégration européenne d’objets amérindiens, et des rites et pratiques qui les accompagnent. Moyen initial d’adaptation, la coutume est d’abord appropriée pour ensuite être réutilisée aux fins du maintien du contact ou du renouvellement de l’alliance. L’héritage de la pratique s’exprime dans le partage de ces signes de reconnaissance, devenus implicites. Cet exemple souligne comment la relation est toujours conditionnelle, comment se négocie en permanence la réciprocité par l’intermédiaire de l’objet. Cela illustre son pouvoir de réactivité, motif pour agir, il contient une force de persuasion immédiate.

41 La relation se définit par une réciprocité matérielle, à travers l’échange de biens concrets, des castors contre de la poudre et des balles, mais aussi par une dimension symbolique, non de l’échange, mais du partage de valeurs à travers le calumet, rite amérindien par excellence. S’opposent aussi ainsi deux types de biens : naturels et outils de guerre. Ainsi par une mise en abyme, les objets de cet échange (poudres et balles) sont eux-mêmes soumis à un combat, celui de la négociation, mené par son détenteur. L’échange s’inscrit ainsi dans une spirale sans fin de la négociation. Une fois l’objet acquis, il sera au cœur de renégociations ultérieures, remis en jeu pour le maintien d’une autre relation.

Conclusion

42 Acteur, gouverneur, l’objet régit et régente la rencontre en contexte interculturel. Il représente à la fois le moyen d’instaurer la relation et sa visée ultime. Il est le principal canal de communication lors des rencontres entre Européens et Amérindiens. L’objet parle, il est un signe puissant qui met en présence et déclenche l’interaction ; progressivement il la contrôle, toute relation se négociant par le biais de l’objet et de son échange.

43 La mise en circulation d’objets dans ce contexte repose sur un impératif de réciprocité, entraînant une succession d’appels et de réponses (formant une interminable chaîne de retours et d’obligations), semblable à un dialogue. Ainsi s’exprime la nature fondamentalement dialogique du langage de l’objet et donc de la relation qui repose toute entière sur lui et s’ordonne sous sa tutelle.

44 Si la voix de l’objet impose son autorité, elle est aussi au service d’une autorité. Voix et voie politique, elle est un instrument indispensable pour conquérir l’autre, porte-parole investi d’un rôle essentiel, voire magistral, dans le discours diplomatique et politique. L’objet de convoitise exerce ainsi son action sur l’autre, excitant son désir, activant la négociation. Support du discours, il cristallise la promesse d’un échange à venir et les enjeux de la rencontre par l’établissement de nouveaux rapports. À la façon d’un langage, il revêt une fonction phatique (visant à maintenir le contact) et surtout conative (qui est d’agir sur le destinataire). Si son échange vise une reconnaissance réciproque, il facilite et légitime ainsi l’intrusion dans le territoire de l’autre.

45 Si, selon Baudrillard, « toutes les relations se matérialisent en signes et en objets » (1968, 234), l’objet est ici au cœur de la rencontre, il la rend possible, la constitue et la rythme, avec toutes les potentialités d’asservissement que cela sous-tend à la fois pour ceux qui le convoitent et pour ses détenteurs.

Je remercie chaleureusement Laurier Turgeon, de l’Université Laval, de m’avoir proposé de remettre cet article pour publication dans la Revue de la culture matérielle. Je lui suis très reconnaissante pour avoir attiré mon attention sur l’importance du rôle des objets dans ma recherche et pour m’avoir encouragée dans cette étude. Mes remerciements s’adressent à l’Université Paris IV et Brown University, et au programme du CBIE du Gouvernement du Canada pour m’avoir accordé les moyens d’effectuer cette recherche.

BIBLIOGRAPHIE

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Notes

1 . Dès le premier tiers du XVIIe siècle, il remplace les objets et outils en os, pierre ou bois. Vers 1620, les Montagnais ne fabriquent plus d’outils en pierre ou en écorce, selon Gabriel Sagard (1636, 251, 271). Les chaudrons de cuivre sont particulièrement appréciés. L’attraction exercée par cet objet et le prestige qui lui est accordé sont tels qu’un Amérindien ramené à Paris considère les chaudronniers comme « parents du roy ». Voir Nicolas Denys (1672, 458). L’introduction des armes à feu révolutionne la chasse, elle apparaît plus tardivement, les Français craignant que leur usage ne se retourne contre eux. En 1644, paraît une ordonnance de Montmagny pour en interdire la vente. En 1730, les Montagnais utilisent encore arc et flèche.

2 . Nombreux sont les travaux sur les colliers de porcelaine, voir entre autres : J.N.B. Hewitt, 1910, « Wampum », Handbook of American Indians North of Mexico; Frederick W. Hodge ed. Washington : Bureau of American Ethnology Bulletin 30 (2) : 904-09 ; William C. Orchard, 1929, Beads and the Beadwork of American Indians, New York : Museum of American Indian, Heye Foundation : 61-74; J.S. Slotkkin and Karl Schmitt. 1949. « Studies in Wampum », American Anthropologist 51 (2) : 223-36 ; Wilbur R. Jacobs, 1949, « Wampum : The Protocol of Indian Diplomacy ». William and Mary Quarterly, 6, (4) : 596-604; George Snyderman, 1954, « The Functions of Wampum ». Proceedings of the American Philosophical Society 98 (6) : 469-94 ; Jonathan C. Lainey, 2004, La monnaie des sauvages. Les colliers de wampum d’hier à aujourd’hui, Québec : Septentrion ; Laurier Turgeon, 2005, « Objets matériels et échanges interculturel : les ceintures de wampum en Amérique ». Communications, 77 : 17-36.

3 . Le terme calumet est un mot normand qui désigne une pipe ou un tuyau de pipe; son usage a été introduit par les Européens dans le Nord et le Nord-Ouest de l’Amérique du Nord. Il est employé surtout chez les Autochtones des Plaines, dans la vallée du Mississipi et l’ouest du Lac Michigan. Fumer le calumet inaugure les pourparlers, mais la cérémonie marque aussi plus généralement l’échange (paix, guerre ou commerce). 1603 est marquée par la « tabagie » de Tadoussac où Champlain fume le calumet et inaugure ainsi l’alliance.

4 . Cette pratique amérindienne de substitution de la parole par l’objet a été adoptée par les Français ainsi que par les Anglais; voir l’étude de Wilbur R. Jacobs (1966 : 13-17).

5 . Il s’agit d’un collier diplomatique échangé entre alliés ou entre anciens belligérants, chargé d’une valeur symbolique reconnue par les Européens présents en Amérique du Nord-Est aux XVIIe-XVIIIe siècles (Français, Hollandais et Anglais). Il est échangé lors de conseils importants.

6 . Son récit est celui qui offre le plus de détails sur les cérémonies diplomatiques, et ainsi sur le rôle des colliers de porcelaine à travers la description de la grande paix de Montréal de 1701.

7 . Chevalier de Callières gouverneur et Lieutenant général pour le Roy en la nouvelle France. ANF et ANC. C11A vol. 19, fol. 41.

8 . Voir aussi Thwaites (1896-1901, IV, 59) « [...] tous ces peuples n’ont point de voix, sinon accompagnée de presens, qui servent comme de contract et de tesmoignages publics, qui demeurent à la postérité et font foy de ce qui s’est passé en une affaire »; voir également Bacqueville de La Potherie (1722, I, 333-34 ; III, 34-35).

9 . Sur ce point voir les travaux de Laurier Turgeon qui traite remarquablement des recontextualisations culturelles d’objets, à travers l’exemple des perles de verrre : Laurier Turgeon, 2005, « Objets matériels et échanges interculturel : les ceintures de wampum en Amérique », Communications 77 : 17-36 ; et des chaudrons de cuivre : « Exhumer les chemins croisés du chaudron de cuivre en Amérique », dans Laurier Turgeon, 2003, Patrimoines métissés. Contextes coloniaux et postcoloniaux, Paris et Québec : Éditions de la Maison des sciences de l’homme et Presses de l’Université Laval : 59-84.

10 . Dès 1648 le gouverneur Montmagny pratique le don de cadeaux aux partenaires commerciaux et aux alliés amérindiens. Cette distribution de présents, fort coûteuse, s’institutionnalise à la fin du siècle sous l’appellation de « présents du Roy » et s’accompagne parfois de la cérémonie du calumet. Hors de ce cadre, les présents sont offerts pour concrétiser une alliance, comme tribut en échange d’un droit de passage ou de construction (forts, poste de traite), obtention de guides. Dès 1701 s’affiche une volonté de les réduire, mais ils augmentent cependant. Les Britanniques décident de mettre un terme à cette pratique, mais le surintendant aux affaires indiennes convainc de continuer. Elle occupe une place importante dans les relations jusqu’en 1830.

11 . De nombreuses études sur l’objet en contexte colonial l’ont envisagé à la fois comme puissant reflet du pouvoir et motif du désir (Saunders 1999), expression d’une volonté d’appropriation de l’Autre et de conquête (Turgeon 1996), « significant monitors of connection, expressing interaction » (Rothschild 2003, 13), soulignant l’utilité du don pour initier, séduire, mais aussi pacifier, notamment par le tabac et le calumet (Axtell 1992).

12 . La fonction conative, centrée sur le récepteur, représente une des six fonctions du langage désignées par le linguiste Roman Jakobson (fonction référentielle, émotive, conative, phatique, métalinguistique, poétique). Voir Jakobson (1963 : 209-48). Elle traduit la volonté d’impliquer ou d’influencer le récepteur, de produire sur lui un effet, de le faire réagir et s’exprime notamment par l’emploi de l’impératif ou de l’apostrophe.

13 . La factitivité (concept inauguré par Greimas) peut se catégo-riser selon différentes modalités : volitive (faire-vouloir), cognitive (faire-savoir) ou encore pragmatique (faire-faire), voir Joseph Courtès (1991, 4-6). Plusieurs niveaux de factitivité des objets peuvent être distingués selon les objets : objets manipulateurs, structurant le processus d’action du sujet, les objets qui créent le contexte dans la relation avec les autres objets (dimension interobjective), ceux qui modifient les relations intersubjectives (Deni 2005).