Reviews / Comptes rendus - Le rôle des intervenants dans la communication muséale : l'exemple du Musée de la civilisation à Québec

Reviews / Comptes rendus

Le rôle des intervenants dans la communication muséale : l'exemple du Musée de la civilisation à Québec

David Theiry Ruddel
Musée candien des civilisations, Hull

Introduction

Note du rédacteur. Le Bulletin d'histoire de la culture matérielle publie toute évaluation d'une exposition avec un rapport du conservateur. Nous n'avons pas reçu de rapport du conservateur dans le cas actuel.

1 Nous examinerons dans le présent texte les points suivants : La place de la recherche et des chercheurs dans les musées; La nécessité d'évaluer les expositions; La méthode pour évaluer les expositions; L'évaluation du nouvel édifice du Musée de la civilisation; L'évaluation d'une exposition du Musée de la civilisation.

2 Pour faire suite à une table ronde au congrès annuel de l'Institut d'histoire de l'Amérique française à Trois-Rivières les 21 et 22 octobre dernier au sujet de la recherche dans les musées, les membres de l'Institut ont décidé de faire une enquête sur la situation de la recherche dans les institutions muséales et d'intervenir si la recherche était négligée ou menacée. Selon les participants à la table ronde, la recherche, qui a toujours été à l'origine même des collections d'objets et de la diffusion des nouvelles connaissances, risque de devenir tributaire des autres programmes. Afin d'évaluer le rôle de la recherche dans les musées, nous avons décidé d'examiner la place qu'elle occupe au nouveau Musée de la civilisation à Québec.

3 L'un des participants de la table ronde, M. Gérald Grandmont, directeur du Service de la recherche au Musée de la civilisation, affirme que cinq chercheurs (deux spécialistes en sociologie, deux en ethnographie et un en philosophie) ont géré la recherche effectuée par la quarantaine de contractuels qui ont conçu les expositions du nouveau Musée. Une telle organisation contribuera à augmenter le nombre d'administrateurs pour gérer un personnel plus important et permettra aux chercheurs contractuels de trouver des emplois temporaires, mais elle ne permettra pas de créer des postes permanents pour les diplômés et elle n'assurera pas que le produit final sera de qualité.

4 Nous constatons depuis quelques années dans le monde muséal que les techniques de présentation l'emportent sur le contenu, de sorte que les musées engagent moins de onservateurs et de conservatrices et qu'ils ouvrent plus de postes pour les spécialistes en commercialisation, en relations publiques et en administration. Aussi, dans les nouveaux musées comme le Musée de la civilisation, on confie de plus en plus la recherche à des firmes privées et à des contractuels. Si les idées des spécialistes à contrat étaient respectées, ils pourraient améliorer la qualité du contenu des expositions. Mais comme ces personnes ne travaillent pas sur place, elles peuvent difficilement suivre le déroulement de la réalisation d'une exposition. En conséquence, leurs textes d'exposition sont tellement modifiés que les spécialistes à contrat peuvent difficilement reconnaître ce qu'ils ont soumis à l'institution. Ainsi, le contenu de l'exposition en souffre. Voilà l'une des faiblesses de la méthode du travail à contrat.

Pourquoi faire l'évaluation d'une exposition?

5 Comme les musées d'histoire et d'anthropologie sont des lieux privilégiés pour ceux qui veulent connaître davantage leur passé, ils présentent un intérêt évident pour les universitaires de ces disciplines. Ajoutons qu'une étude sur les établissements patrimoniaux du Canada a établi qu'environ vingt millions de visiteurs fréquentent les musées et seize millions, les sites et villages historiques1.

6 Les comptes rendus d'expositions offrent la possibilité d'évaluer jusqu'à quel point les concepteurs ont rendu justice aux idées des chercheurs. L'évaluation des expositions est, d'ailleurs, un bon moyen pour les universitaires de participer à des débats muséologiques, entre autres sur les rapports entre la conception et le contenu, et par le fait même d'influencer l'orientation des musées. La dimension à la fois spécialisée et populaire des expositions rend leur évaluation par des universitaires difficile, mais de plus en plus de professeurs se livrent à la recherche appliquée et le fait d'évaluer des expositions représente un défi qui n'est pas étranger à leur domaine de compétence.

7 La timidité avec laquelle les conservatrices et les conservateurs réagissent face aux critiques que les concepteurs formulent au sujet de l'hermétisme intellectuel de leursscénarios est un fait bien connu dans le monde muséal. Parce que de nombreux membres du personnel des musées travaillent dans diffé-rents établissements gouvernementaux, ils hésitent à commenter des expositions produites par d'autres ministères ou administrations. Toutefois, les universitaires ne connaissent pas les mêmes réserves à ce sujet.

8 De plus, les conservateurs et conservatrices analysent rarement la qualité de la conception. Une exposition n'est pourtant pas plus difficile à critiquer qu'un livre. Dans les deux cas, on aimerait savoir si l'idée centrale est juste, innovatrice, bien dévelopée et présentée d'une façon agréable. Et si le livre était accompagné d'illustrations, il suffirait de les examiner afin de voir jusqu'à quel point elles sont bien intégrées au texte.

9 Il est évident qu'il faut adapter les règles utilisées pour évaluer un livre si on les applique à un compte rendu d'exposition, mais les critères sont semblables. Beaucoup d'historiens aux États-Unis en sont arrivés à cette conclusion. Les périodiques The William & Mary Quarterly et Technology & Culture publient des évaluations d'expositions et à partir de 1989, The American Historical Review, The American Quarterly et le Public Historian ont commencé à en publier.

10 Plusieurs historiens américains recommandent de tenir compte d'un certain nombre de critères quand on fait une évaluation, particulièrement : le public cible, le contenu et son contexte, la conception, et le traitement que les concepteurs ou les muséologues ont réservé à la recherche. On doit aussi se demander si l'exposition sera perçue comme stimulante et innovatrice par le grand public ou par les spécialistes. Enfin, est-ce une exposition qui conservera son attrait pendant longtemps? Même si les muséologues connaissent la plupart de ces critères, le fait que les universitaires les adoptent indique non seulement l'intérêt que ces derniers portent aux expositions, mais aussi leur désir de normaliser les évaluations de façon systématique. Il faut ajouter à ces critères une autre dimension, celle d'une analyse architecturale : les édifices comptent pour une part tellement importante des budgets des musées qu'ils influencent énormément la nature même des expositions. Nous devons absolument tenir compte de cet aspect dans nos commentaires.

11 Afin d'illustrer ces critères, nous ferons une évaluation critique de l'édifice et de l'une des principales expositions du nouveau Musée de la civilisation qui a ouvert ses portes à Québec l'automne dernier.

Musée de la civilisation, ville de Québec

A) L'adaptation de l'édifice à son milieu

12 L'union de bâtiments historiques au nouveau complexe, l'utilisation de matériaux de construction (granit et cuivre) semblables à ceux des édifices historiques voisins et la décision de limiter la hauteur du Musée à trois niveaux ont contribué à bien intégrer un édifice attrayant dans le plus vieux quartier de Québec.

13 L'architecture de l'édifice favorise-t-elle le travail des employés du Musée et facilite-t-elle la circulation des visiteurs? Le toit partiellement formé d'escaliers rend l'édifice accessible aux visiteurs et les grandes surfaces vitrées procurent une vue tout à fait exceptionnelle sur le port et un éclairage agréable à l'intérieur; cependant la neige et la température froide de l'hiver compromettent un peu les avantages de ces traits architecturaux. La neige et la glace rendent les escaliers inaccessibles. Les panneaux de verre laissent s'infiltrer l'eau et l'humidité.

14 La lumière qui pénètre à travers le toit vitré est tellement intense qu'elle se réfléchit partout dans les salles d'expositions du deuxième étage et donne aux éléments d'exposition une apparence blanchâtre. On se demande s'il y a eu suffisamment de consultation entre architectes et concepteurs au sujet du niveau d'intensité lumineuse requis pour les salles d'exposition; on a l'impression que les architectes ont bâti l'édifice en fonction des belles journées ensoleillées de l'été. A-t-on oublié la rigueur et la durée de l'hiver à Québec?

15 Dès l'entrée, le visiteur est obligé de descendre au sous-sol pour y déposer son manteau. Les handicapés ont accès au vestiaire par un ascenseur situé dans un coin de l'édifice, mais la majorité des personnes âgées empruntent l'escalier, ce qui laisse croire, vu leur nombre, que les architectes ont négligé de penser aux besoins des personnes du troisième âge.

16 En face du vestiaire, on trouve une petite cafétéria, un amphithéâtre, un mur d'eau qui coule constamment et une grande sculpture représentant la débâcle des glaces sur le fleuve Saint-Laurent. Même si la petite chute est agréable à l'œil et à l'oreille, elle est située près des deux salles précédemment nommées qui exigent une certaine tranquillité. Afin d'amoindrir le bruit de l'eau, des ouvriers insonorisent présentement le pourtour de l'amphithéâtre. Est-ce un problème qu'on aurait pu prévoir?

17 La sculpture monumentale intitulée « La débâcle » est remarquable, mais le visiteur est davantage impressionné quand il regarde les glaces sur le fleuve. Il est toujours difficile de recréer un phénomène naturel de façon convaincante lorsque ce phénomène est proche de sa représentation.

18 Près de cette sculpture, se trouve le Grand Hall, une salle spacieuse, qui se prête bien aux ouvertures d'expositions et qui plaît aux personnes qui aiment les grandes surfaces semblables à celles des stations de métro et des centres commerciaux. Ces « Grands Halls » ainsi que les toits vitrés connaissent une vogue dans les nouveaux musées. Malgré leur popularité auprès de certains architectes, je me demande si les toits vitrés sont fonctionnels et si la plupart des visiteurs se sentent à l'aise dans les grandes salles. Est-ce qu'on a vraiment su bien utiliser l'espace?

19 La boutique du Musée, située dans un endroit agréable au rez-de-chaussée, présente les objets comme dans une petite exposition d'art. Les grandes vitrines contiennent des souvenirs et des livres coûteux qui retiennent l'attention du visiteur. De beaux ouvrages décrivant les civilisations grecque et égyptienne agrémentés d'illustrations en couleurs sont exposés à côté de pièces d'orfèvrerie. La présence de tels objets de luxe entre en conflit avec le mandat de cet établissement qui s'adresse d'abord et avant tout au grand public. De plus, on se demande s'il ya suffisamment de documentation, assez de livres sur l'histoire, l'anthropologie et l'ethnologie québécoises, pour l'individu qui aimerait approfondir ces domaines.

B) L'exposition « Mémoires »2

20 Regardons maintenant la pièce de résistance de ce musée : « Mémoires », une exposition permanente, décrit de façon tangible la mémoire collective des Québécois et l'évolution de leur identité. Cette exposition est basée sur de nombreuses recherches et organisée autour d'un concept tout à fait original : les différents types de mémoires d'un peuple. De plus, les thèmes choisis pour l'exposition témoignent d'une excellente connaissance de l'historiographie québécoise.

21 Malheureusement, on trouve peu de renseignements concernant l'identité québécoise dans cette exposition et le concept organisateur n'est pas manifeste. La recherche monumentale faite pour cette exposition se réduit aux seuls titres d'introduction pour chacune des six parties de l'exposition et à quelques bons résumés de textes en petits caractères expliquant le contenu de quelques-unes des vitrines.

22 Afin d'obtenir des renseignements au sujet des objets, il faut consulter un document de 154 pages, intitulé Aide-mémoire, qui est prêté au lecteur pendant la visite. Sauf exception, ce guide contient des descriptions plutôt élémentaires des objets. De plus, il est difficile de trouver un objet dans ce répertoire qui en comprend au moins 700. On serait curieux de savoir pourquoi les responsables de l'exposition ont décidé de préparer un guide qui est non seulement difficile à consulter mais qui contient si peu de renseignements. Il ne satisfait pas les visiteurs qui voudraient simplement examiner l'exposition sans devoir lire un répertoire, ni ceux qui aimeraient en apprendre plus sur l'histoire des objets. Heureusement, ce guide sera refait.

23 Le recours à la nouvelle technologie a-t-il contribué à mettre les renseignements à la portée d'un plus grand nombre de visiteurs? Les programmes informatisés sur les différences linguistiques entre francophones à l'intérieur du Québec font preuve d'innovation, d'originalité et contiennent une grande richesse de contenu. Ces banques de données ajoutent le complément nécessaire aux thèmes de l'exposition. La projection de bandes magnétoscopiques sur une surface vitrée est récente, mais il faudrait que cette technique soit perfectionnée pour éviter le brouillage visuel.

24 Des études ont prouvé que le public comprend beaucoup mieux les expositions qui sont accompagnées de textes, mais les concepteurs hésitent de plus en plus à les utiliser. Cependant, les concepteurs persistent à croire que c'est le contexte ou l'encadrement d'une exposition, la mise en place des objets dans les reconstitutions (partielles ou grandeur nature), et l'utilisation de sons, de lumières et de couleurs qui permettent au visiteur de saisir le contenu d'une exposition. Or, quand on fait appel à des thèmes abstraits, comme dans la section « Mémoire réfoulée », ou quand on essaie d'établir un lien entre la mémoire collective et l'identité québécoise, il faut plus que des objets et des techniques. Les expositions qui négligent les textes et laissent tout reposer sur les techiques de présentation ne réussissent pas plus que celles qui ignorent les techniques pour privilégier les textes.

25 La conception de l'exposition « Mémoires » s'appuie sur une présentation thématique et typologique des objets. Ce genre d'exposition est bien connu et fort prisé, mais son exécution dans le cas présent laisse à désirer. Ainsi le thème « Le bon vieux temps » montre des vêtements et des jouets d'hiver, et « L'ancien temps » des meubles anciens. Comme la différence entre ces deux thèmes et les types d'objets choisis ne s'impose pas à l'esprit, il apparaît évident que les concepteurs n'ont pas réussi à bien intégrer le contenu du scénario aux objets. De plus, le choix des titres et des objets évoque davantage le stéréotype de l'autarcie des Québécois d'autrefois que l'histoire des meubles ou des vêtements. Enfin, le contenu du scénario est tellement dilué que la communication entre concepteurs et historiens semble avoir manqué. Les historiens et les conservateurs avaient-ils la haute main sur l'exposition?

Conclusion

26 Les responsables du Musée de la civilisation visaient à réaliser des expositions exceptionnelles qui toucheraient à différentes disciplines et qui répondraient aux normes internationales d'excellence et de qualité. Les thèmes des expositions devaient éveiller l'intérêt des spécialistes de même que celui des profanes. L'apport du contenu devait également équilibrer celui des techniques de présentation.

27 À mon avis, les expositions du Musée ne peuvent satisfaire aux attentes des chercheurs et je me demande si le public est bien servi. Bien que je sois impressionné par la documentation sur laquelle certaines expositions sont fondées, par le grand nombre de sujets présentés, je crois que les responsables ont exagéré la réussite du Musée. Par exemple, la direction prévoyait attirer environ 300 000 visiteurs au cours de la première année. Quand on apprend que le Royal British Columbia Museum accueille 750 000 personnes chaque année, on constate que le Musée de la civilisation a fait preuve d'un excès de prudence. Chose surprenante, à Québec on ne semble pas se livrer à de telles comparaisons. Dans l'éventualité où le Musée réussirait à attirer un plus large public, on garderait l'impression que les responsables ont sacrifié le contenu sur l'autel de la conception à un prix exorbitant. Enfin, le Musée gagnerait à faire plus de place à la dimension populaire dans ses expositions.

NOTES
1 Statistiques de la culture / / Culture Statistics, Ottawa, Statistique Canada, 1989, 69 p.
2 Cette partie du texte est adaptée de l'article paru dans le Bulletin de l'Institut d'histoire de l'Amérique française, supplément postal à la Revue d'histoire de l'Amérique française, volume 42, n° 4, printemps 1989.