Articles - L'objet et ses contextes

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L'objet et ses contextes

Jacques Mathieu
Université Laval
Georges Pierre Léonidoff
CÉLAT
John R. Porter
Université Laval

Résumé

Depuis quelques décennies, de nombreux travaux théoriques ont révélé la richesse et la diversité des sens et des qualités de l'objet. Par-delà leur forme et leur matière, les objets ont une fonction et des usages. Ils sont porteurs de valeurs symboliques et de représentations. Ainsi, l'étude de l'objet est révélatrice d'une technologie, d'un environnement, d'une compétence, d'un besoin, d'un goût, d'une esthétique.

Cet article explore une façon d'intégrer ces différentes facettes de l'objet. Il tente de le situer dans un cadre conceptuel global pouvant déboucher sur des grilles pratiques de lecture dans une perspective transdiscipli-naire. Il compare les processus d'interrogation de l'objet par le conservateur et le chercheur et définit un lieu et des modalités de rencontre possibles. Les chercheurs du CÉLAT (Centre d'études sur la langue, les arts et les traditions populaires des francophones en Amérique du Nord) ont ainsi tenté de préciser en un langage simple qui pourrait être commun à tous les intervenants scientifiques une façon de lire l'objet, de lire par l'objet et de le faire parler.

Abstract

Over the past few decades, numerous theoretical works have revealed the abundance and diversity of meanings and qualities possessed by artifacts. Besides their shape and composition, artifacts have functions. They are the bearers of symbolic values and representations. Thus, the study of an artifact reveals a technology, an environment, a skill, a need, a taste and an aesthetic sense.

This article looks at how to integrate the various facets of the artifact. It attempts to place it in an overall conceptual framework in which a practical and structured reading of the artifact from a transdisciplinary perspective becomes possible. It compares the different ways in which a conservator and a researcher examine an artifact and describes possible ways of establishing common ground. The researchers at the Centre d'études sur la langue, les arts et les traditions populaires des francophones en Amérique du Nord (CÉLAT) have thus tried to describe, in simple language that all scientists will understand, how to read the artifact, how to use it as an aid to reading and how to make it speak.

1 Les objets font un peu penser aux étoiles. Plus on les connaît, plus on se rend compte de leur diversité et de leur luminosité particulière, ainsi que de la complexité et de l'immensité du système dans lequel ils s'inscrivent. Plus, aussi, leurs significations paraissent loger dans un ensemble qui allie le matériel et l'immatériel et dont les confins tout autant que les interrelations restent encore largement à explorer.

2 Pourtant, les objets, comme les étoiles, n'ont pas manqué d'observateurs et d'analystes. Depuis Platon et Aristote, en passant par les philosophes rationalistes Descartes et Kant jusqu'aux spécialistes et théoriciens modernes, des chercheurs ont œuvré à définir l'objet, à en saisir les qualités, le sens et les représentations. Ces recherches ont, à leur tour, façonné un paysage scientifique aux allures intergalactiques, où chaque angle d'observation éclaire diverses facettes de l'objet et influence les analyses et traitements auxquels il est soumis.

3 Depuis plusieurs années, les spécialistes de la culture matérielle et les muséologues ont mené des recherches fondamentales et alimenté une réflexion soutenue sur l'objet, tant à l'échelle nationale qu'internationale. Ces préoccupations quant aux sens de l'objet et à la diffusion de ses messages ont trouvé un écho dans une large production de travaux théoriques et pratiques. À côté des analyses conceptuelles et des approches souvent transdisciplinaires des Baudrillard, Boudon, Bromberger, Gardin, Glassie et Moles — pour s'en tenir aux plus remarquables —, plusieurs autres ont proposé la mise en œuvre de systèmes descriptifs et classificatoires des objets.1

4 Cela dit, les problèmes touchant l'approche et l'interprétation des objets demeurent encore nombreux. Les systèmes classificatoires paraissent répondre davantage aux besoins spécifiques d'une institution, s'avèrent difficiles à transposer et proposent parfois des dénominations hors contexte qui trahissent le sens de l'objet. Les approches théoriques sont souvent perçues comme peu opérationnelles par les gens de musée dans le mesure où elles se fondent sur des grilles trop rigides, trop complexes ou trop théoriques. Enfin, et surtout, il subsiste entre les disciplines un cloisonnement trop étanche et stérilisant.

5 Ce regard sur l'objet et les études de l'objet veut mettre à profit l'ensemble des acquis scientifiques récents et favoriser un dialogue entre les professionnels de musées et les chercheurs universitaires de toute discipline.2 En clair, un groupe de chercheurs s'adresse aux conservateurs de musées pour préciser ses relations à l'objet et pour définir ses perceptions de leurs pratiques scientifiques respectives.

6 Ce propos emprunte largement aux théoriciens et aux spécialistes de l'objet, mais il ne vise d'aucune façon à proposer un modèle, une théorie ou une méthode d'analyse ayant un caractère novateur. D'ailleurs, nous cherchons moins à dresser un bilan critique ou à dégager une évolution — ce qui serait pourtant révélateur — qu'à montrer la complémentarité des regards et des disciplines. La comparaison des démarches permet ici de situer des points de rencontre et d'explorer les modalités de liaisons possibles. Elle aboutit à la proposition d'un cadre conceptuel découlant des exigences de la recherche et s'efforçant d'allier les attentes des chercheurs, des muséologues et du public.

7 Trois éléments contextuels justifient la pertinence de cet article. Au cours des dernières années, un certain nombre d'essais ont fait la preuve de l'intérêt qu'il y avait à déborder les cadres disciplinaires, à confronter les approches et à diversifier les emprunts méthodologiques pour appréhender l'objet plus globalement. Ainsi, aux travaux scientifiques centrés sur les lectures de l'objet, se sont ajoutés les apports de différentes disciplines. C'est dans ce contexte que s'inscrit le projet mis sur pied au CÉLAT3 en 1985. Des chercheurs du Centre — archéologue, ethnologue, géographe, historien, historien d'art, muséologue et sociolinguiste, dont plusieurs possèdent une bonne expérience de musée — souhaitent montrer comment chaque discipline peut enrichir la lecture que l'on peut faire de l'objet. Ils s'attachent, dans l'ordre, à l'identification, à la raison d'être et aux contextes de signification de l'objet prenant en compte aussi bien la matière et les formes, que les fonctions, les usages et les valeurs évocatrices comme signe ou symbole. En somme, il paraît utile maintenant d'ajuster les diverses lentilles de notre télescope pour tenter de faire converger les regards disciplinaires et de procéder à une mise au point permettant de mieux cerner les contours et les parcours de l'objet.

8 L'essor et l'évolution des entreprises muséographiques au Québec et au Canada rendent aussi de grande actualité la question des processus d'interrogation de l'objet. Au moment où l'on passe d'une politique de sauvegarde à une volonté d'exploitation et de diffusion, les chercheurs du CÉLAT souhaitent établir un pont entre la production scientifique et la communication muséographique, entre les recherches savantes et les attentes ou les sensibilités populaires. Ils y voient une condition indispensable à la valorisation optimale des messages contenus dans l'objet, dans une perspective largement pluridisciplinaire et ouverte sur le présent.

9 Cela traduit la nécessité d'un rapprochement entre muséologues et praticiens de diverses disciplines; la nécessité aussi d'une pratique intellectuelle de l'objet; une pratique simple, concrète et logique qui puisse rallier les intérêts de chaque intervenant. Comment, en somme, documenter, lire et situer l'objet pour mettre en évidence ses significations? Plus simplement peut-être encore, quels éléments d'information contextuels paraissent essentiels à toute recherche?

10 Dans cet esprit, il a paru opportun d'exposer la nature, les orientations et le cheminement d'un projet qui, s'il en est encore à un stade exploratoire, n'en demeure pas moins susceptible d'intéresser dès à présent d'autres spécialistes préoccupés par la mise en valeur de l'objet. À la lumière des nombreux apports de nos devanciers et compte tenu de l'avancement relatif de nos travaux, c'est avec beaucoup de modestie et de réserve que nous abordons ce dossier fort complexe de l'objet. À travers notre survol historiographique, la définition de nos orientations, la proposition d'un système en gestation et l'esquisse de projets d'expérimentation, ce ne sont pas des résultats définitifs que nous présentons, mais bien des balises pour un dialogue que nous souhaitons fructueux.

Approches de l'objet

11 Malgré la diversité des approches et des analyses de l'objet, il nous semble que théoriciens et praticiens se rejoignent sur un certain nombre de plans majeurs. L'objet, même unique, est une forme d'expression de réalités matérielles et immatérielles multiples qu'il porte en lui-même. L'existence de l'objet procède d'une situation particulière de relations entre un producteur et un propriétaire. Enfin, l'objet a une fonction concrète ou symbolique et s'inscrit dans de multiples contextes de signification interreliés et souvent interdépendants. Cela conduit logiquement à une proposition de niveaux de lecture différents.

12 L'objet n'est jamais simple. Georges Duby a montré, par exemple, qu'un objet aussi courant qu'une table était le fruit d'une élaboration à plusieurs degrés.4 Sa forme et sa matière présentent des caractéristiques particulières et présument aussi de techniques d'assemblages. Une œuvre d'art, elle, sera constituée de multiples signes, couleurs, représentations.5 La pièce résultant d'une technologie plus avancée, comme l'horloge, l'appareil de radio ou l'ordinateur n'est pas très simple non plus. Elle s'apparente à l'objet composite, comme la trousse de secours, un exemple analysé par P. Boudon qui en dégage en plus l'aspect multifonctionnel.6 Ainsi l'objet unique, celui qui correspond au visible chez E. Panofsky, à l'observation pour J.-C. Gardin, au technique pour C. Bromberger ou à une sociologie du travail chez Christopher est tout de même chargé de multiples sens. Au-delà du rapport forme / matière et de la question de son assemblage et de son entretien, les plus récents travaux de recherche ont insisté sur le fait que l'objet représentait aussi une coutume, une croyance, un goût, un style. Dans cette perspective, les muséologues s'attachent au pouvoir évocateur de l'objet, à l'esprit de l'objet. Ils cherchent à savoir de quels rôles, de quels pouvoirs et de quelles valeurs l'objet est investi. Ils retiennent le fait, par exemple, qu'une pipe permet la construction de toute une série de souvenirs pour un individu, qu'elle se prête à dialogue intergénérationnel et qu'elle projette des images de vieillesse, de sagesse ou de sérénité, etc. Réinsérant en tout ou en partie les travaux de Leroi-Gourhan et Lévi-Strauss, des chercheurs comme J.-C. Gardin, N. Hadjinicopaou, J. Baudrillard et C. Bromberger ont ainsi valorisé les valeurs symboliques de l'objet. À l'instar du spécialiste de la communication A. Moles qui, lui, cependant avait carrément pris ses distances, en niant pratiquement l'intérêt de l'objet en soi, ils ont mis en évidence la morale, l'esthétique, la représentation, la communication de l'objet. Ils ont taillé une place privilégiée au paraître plutôt qu'à l'être, à la fonction représentative plutôt qu'utile, à la personnalité du propriétaire plutôt qu'à l'utilité de l'objet.

13 Ces qualités se retrouvent évidemment dans l'objet qui s'inscrit dans un ensemble. Comme en économique ou en statistique, il s'apparente à l'unité dans une série. En archivistique, il constituerait une composante d'un fonds défini comme l'ensemble de la production générée directement par l'activité régulière d'un individu ou d'une institution — par rapport à une collection, formée des pièces disparates. G.-H. Rivière et S. Tardieu les ont appelées familles d'objets, J.-C. Gardin, des assemblages et J. Baudrillard, des ensembles. Cette perspective d'analyse procède d'une approche dynamique, fruit des théories évolutionnistes et diffusionnistes. Elle aboutit à la construction de typologies et de taxonomies basées sur les notions d'espèce, de variétés, de genres, de styles, d'époque. Le groupe d'objets vient illustrer un environnement, un espace, une technologie ou une évolution. Les premiers anthropologues ont même estimé qu'il serait possible d'élaborer de véritables taxonomies où les liens entre les formes et leurs significations permettraient d'établir des codifications générales pour situer et interpréter les sociétés et les mécanismes qui les régissaient.7

14 Les différenciations entre l'objet unique et la famille d'objets ont vite conduit à la distinction entre l'objet en soi — ses significations intrinsèques — et ses contextes, ce que Gardin appelait les significations extrinsèques. Dans ses perspectives internes, l'objet a été rendu intelligible selon le mot de Panofsky ou a pu être décrit pour Gardin, grâce aux données fournies par les disciplines scientifiques. Une approche, inspirée de la linguistique structuraliste, a favorisé une ouverture concernant les différents rapports forme / matière et leurs prolongements dans des gestes créateurs, des valeurs utilitaires et symboliques.

15 La recherche des significations de l'objet a finalement culminé dans la mise en évidence de ses différents contextes. Il serait utopique, ici, de vouloir faire le tour d'apports scientifiques si nombreux et si approfondis. Il faut toutefois rappeler qu'au—delà des perspectives disciplinaires, la recherche a favorisé l'élaboration d'approches transdisciplinaires productives comme le fonctionnalisme, la sémiologie et la contextualité. Sans vouloir dresser une nomenclature des pistes d'interprétation les plus riches de connaissances significatives, il nous paraît utile de rappeler ce qu'elles ont davantage apporté à la connaissance immédiate de l'objet et à son intelligibilité. Il s'agit d'illustrer d'une façon aussi concrète que possible la richesse et la diversité de ces modes d'appréhension, en même temps que les limites de notre propos et les fondements de cette proposition de pratique intellectuelle.

16 À l'arrière-plan de tous les travaux sur l'objet se retrouve une constante : de quoi l'objet est-il représentatif? Quelles portions de la mémoire collective leurs contextes peuvent-ils éclairer davantage? C'est insister sur les dimensions immatérielles de l'objet; affirmer comme Henry Glassie que c'est le contexte qui donnait un sens à l'objet et non l'inverse; ou comme Abraham Moles, négliger les attitudes centrées sur l'objet unitaire au profit de sa complexité fonctionnelle et structurelle.8 Les ethnographes québécois, inspirés en cela par les folkloristes américains, ont insisté sur le contexte de performance. L'objet, tout comme l'acte de folklore, s'inscrit dans un geste de transfert alliant les capacités du producteur au goût et aux besoins du client consommateur. Cette perspective s'élargit très rapidement à la position de l'objet à l'intérieur d'un système social, comme l'a développé J. Baudrillard. Elle a également pour corollaire ce que l'on a pu appeler la géométrie du rangement qui, en fait, s'inspirant des notions écologiques, fait ressortir la cohérence des environnements. Cette approche de l'objet s'apparente également aux besoins d'ordre matériel, aux fonctions, aux valeurs d'usage. Tel outil dans l'atelier d'un artisan, tel meuble dans une maison fait partie d'un environnement spatial cohérent, harmonisé, mais qui peut changer dans le temps. Cette perception relève en outre d'évolutions générales et particulières, qui reflètent des moments technologiques, correspondent à des genres ou à des modes de vie, vont de pair avec des rites, des coutumes, des éléments des cycles de vie ou des saisons. À côté de sa fonction proprement utilitaire, qu'elle soit primaire ou secondaire, l'objet s'est révélé porteur de valeurs idéologiques et symboliques. Il est devenu expression de goûts, esthétique du temps et de l'espace social et culturel.9 À ce chapitre, même les mots pour le dire sont devenus chargés de sens. Une légende qui situerait une table dans une salle à manger plutôt que dans une cuisine transgresserait considérablement le message de l'objet, déformerait sa cohérence.10 L'objet engendre d'ailleurs un discours qui projette des perceptions qui n'ont pas moins de réalités et de sens que les pièces elles-mêmes. Au total, l'objet fait partie d'un système qui se transforme continuellement selon les changements de l'environnement matériel et culturel dans lequel il se trouve. Il présente des facettes multiples, non moins significatives l'une que l'autre.

17 La diversité et la richesse de l'objet-mémoire s'illustrent aussi par les niveaux de lecture auxquels il s'est prêté. Sans négliger l'importance des différences qui caractérisent les approches, il est remarquable de constater que plusieurs spécialistes, notamment Gardin, Panofsky et Bromberger, théoriciens de différentes disciplines, ont dégagé des niveaux de lecture très proches l'un de l'autre. Au premier niveau, celui de l'observation, les chercheurs insistent sur l'objet lui-même, ses dimensions, formes, matières et techniques et les relations entre ces composantes. À cette photographie positive, représentative du concret, les théoriciens ont juxtaposé son double, l'impression en négatif, axée, elle, sur les dimensions immatérielles de l'objet. À un second niveau, on a eu tendance à privilégier la description rendue compréhensible par le savoir, les fonctions spécifiques et les usages de l'objet. Enfin, on ne pouvait envisager une interprétation complète sans prendre en ligne de compte les sens symboliques de l'objet et des contextes dans lesquels il était saisi.

18 Les significations de l'objet s'insèrent donc dans un véritable écheveau de contextes et de cohérences possibles. Impossible cependant de le connaître parfaitement et totalement; d'autant plus que chaque analyse, chaque perception ajoute encore à sa nature car, comme en science, le seul fait d'observer devient un facteur qui influence; impossible aussi d'envisager une pratique concrète et efficace de l'objet qui puisse tenir compte de toutes ces dimensions; impossible enfin de cerner l'objet-mémoire sans transcender les disciplines.

19 La proposition qui suit veut ramener à des dimensions modestes mais essentielles la pratique intellectuelle de l'objet. Elle prend cependant pour acquis que l'éclairage projeté sur l'objet varie dans chaque cas, compte tenu des circonstances d'acquisition et d'observation. Elle vise à définir les fondements indispensables à la transmission des messages contenus dans l'objet et, du coup, à mieux départager les rôles des intervenants, ainsi que les attentes face aux finalités de sauvegarde ou de diffusion. Elle s'appuie sur le fait que, d'une part, l'objet est un phénomène social total dont l'étude n'a de raison d'être que pour une meilleure connaissance de l'humain et, d'autre part, qu'il est possible de combiner une lecture de l'objet et une lecture par l'objet.

Lecture de l'objet

20 La démarche proposée s'appuie sur une définition large de l'objet. Nous y voyons une entité mobile et indépendante, sans limite de taille ou de volume, résultant d'une intervention humaine — si minime soit-elle — et répondant à un usage ou une fonction (destination).11 Ainsi, l'objet peut englober aussi bien un outil, un meuble ou un vêtement, qu'un artefact archéologique, un document ou une œuvre d'art. Il n'est pas question par contre de qualifier l'objet au départ, en le considérant traditionnel ou moderne, artisanal ou esthétique, populaire ou savant. Ces catégories souvent insatisfaisantes et malaisées à pratiquer n'interviennent qu'après coup, et partiellement, comme lieu possible d'interprétation.

21 Pour être efficace, la démarche d'intelligibilité de l'objet a été ramenée à des réalités simples, premières, partageables par tous. Elle peut se présenter sous forme de schéma — voir fig. 1.

Fig. 1. L'objet et ses contextes.
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22 Ce cadre conceptuel, qui pourrait se transformer en grilles de lecture veut rendre compte de l'ensemble et de la spécificité des témoignages d'un objet. Il traduit également des pratiques différentes selon les spécialistes concernés. En fait, la démarche des uns et des autres paraît inversée. Dans la pratique concrète, le conservateur de musée est confronté à un objet — la tête de la pyramide ou du schéma — qu'il doit documenter et dont il doit tirer les enseignements pertinents. Le chercheur, lui, part plutôt de la base du schéma, des contextes de signification, des problématiques qui l'habitent. L'un et l'autre effectuent un cheminement en sens inverse pour construire leur cohérence scientifique. Ces deux processus d'interrogations en viennent très rapidement à se chevaucher et pourraient s'enrichir mutuellement si les modalités de liaison étaient mieux définies.

23 Ce schéma illustre un espace de rencontre et il traduit des niveaux de lecture de l'objet. Il indique un processus d'interrogation différent selon les spécialistes, mais des préoccupations intimement partagées. En définitive, ce schéma propose l'adoption d'un langage commun, simple. Il permet un dialogue fondé sur les niveaux de lecture de l'objet, une identification des points de rencontre à partir de deux pôles d'interrogation. Il éclaire les contextes à partir desquels deux groupes de spécialistes questionnent l'objet. Il précise les finalités des uns et des autres.

24 Pour le conservateur de musée, tout part de l'objet — premier niveau de lecture — et revient à l'objet auquel on a décidé de tailler une place de choix dans les entrepôts de la mémoire. Le conservateur a comme fonction et responsabilité de préserver et souvent d'enrichir les significations de cet objet. À ce titre, il doit d'abord documenter l'objet. Idéalement, la documentation d'accompagnement de l'objet devrait couvrir tous les éléments de ce schéma : informer sur la pièce elle-même et sur ce qu'elle représente; reconstituer son histoire et sa généalogie; nourrir les divers contextes de signification qu'il peut éclairer. On le sait bien, l'opération n'est pas toujours possible. À côté des pièces sur lesquelles l'information abonde, la documentation qui accompagne les objets se limite trop souvent à la provenance, à la dénomination, et à une datation approximative, faute d'informateur approprié. Il convient surtout de rappeler, ici, la dépendance de la recherche envers ces éléments de connaissance. Toute information recueillie ou notée par un conservateur, au moment de l'acquisition d'un objet, ne pourra qu'enrichir l'interprétation qu'on en fera et permettra d'éviter les déformations de sens. C'est pourquoi aussi, quand c'est possible, la documentation de l'objet doit dépasser l'objet lui-même. Nous proposons de distinguer deux autres ordres de documentation. Le premier a trait au contexte de fabrication de l'objet et prend en compte sa production et son acquisition, ainsi que les rapports initiaux entre le producteur et le propriétaire. Il touche la performance, les conditions et les circonstances de production, ainsi que les rapports sociaux professionnels qui rendent compte de la création et de l'existence de l'objet. Enfin, la vie et l'histoire de l'objet sont liées à divers contextes qui en éclairent la signification. Ainsi, la fabrication moderne de meubles de style ancien correspond à un espace-temps particulier, s'inscrit dans une mode, répond à des besoins et à des goûts, reflète des valeurs, etc. L'existence de ce meuble tient essentiellement à ces contextes. Et il en est de même, croyons-nous, pour toutes les formes expressives de la culture. La tâche d'un conservateur serait cependant sans limite, s'il lui fallait tenter de faire savoir tout ce que l'on ignore sur un objet. L'étude des contextes est une tâche sans fin. Le processus de lecture suggéré par le schéma pour le conservateur procède de haut en bas. Il incite à s'en tenir à l'information directement relative à l'objet, mais enrichit d'un questionnement prenant en compte ses divers contextes de significations. On pressent tout de suite cependant que ce processus d'interrogation retient, à tous les niveaux de lecture, les dimensions matérielles et immatérielles de l'objet et qu'il requiert une compétence et un doigté remarquables. À plus long terme, cette documentation assure la crédibilité et la valeur des recherches ultérieures. Elle les permet même parfois, dans la mesure où ces informations recèlent des données uniques sur les goûts, les intérêts et les sensibilités. Le conservateur peut aussi prendre une certaine distance face à l'objet, dans le sens où il est toujours pertinent de se demander si l'objet est davantage mémoire de l'époque qui le sélectionne que mémoire de l'époque qu'il représente initialement.

25 À l'inverse, le chercheur en sciences humaines et sociales se préoccupe avant tout des contextes de signification et de leur pertinence dans le présent. Sa démarche commence au bas de la pyramide. Elle la déborde même, dans la mesure où il puise au départ à de multiples autres sources d'information. Dans sa relation à l'objet, le plus souvent, le sens prime sur l'objet lui-même. Ce dernier contribue, en général pour une partie seulement, à l'argumentation d'une problématique.12 De fait, le chercheur n'a pas nécessairement à tenir compte de la totalité des messages potentiels de l'objet. Il construit son explication et sa cohérence autrement, sur d'autres bases. Pour lui, il reste valable de s'en tenir à un seul contexte de signification, à une seule facette de l'objet. Ainsi, un ordinateur peut devenir la propriété d'un individu sans trop de préoccupations face au producteur et servir d'une façon si limitée qu'il serait davantage exhibé qu'utilisé. Une telle recherche, axée sur la culture technique et son impact social, serait tout de même complète en soi, sans nécessairement tenir compte de l'ensemble des qualités de l'objet.13 Par contre, qu'il s'intéresse à la matière, aux possessions d'un groupe social, aux capacités technologiques d'une époque ou d'un groupe social, aux rapports entre les systèmes de représentation insérés dans l'objet par le fabricant pour attirer le consommateur, le chercheur peut se déplacer facilement dans le schéma et en retirer les données matérielles et immatérielles pertinentes à sa recherche.

26 Dans la gamme des relations entre chercheurs et conservateurs de musée, ce schéma indentifie les lieux de rencontre et la répartition des responsabilités et préoccupations principales. Il indique l'étroite et la nécessaire complémentarité entre les deux groupes de spécialistes. Aucun conservateur ne saurait diffuser les messages de l'objet sans tenir compte de ses contextes de signification. Aucun chercheur ne pourrait rendre ses problématiques crédibles s'il ne pouvait appuyer son argumentation sur des sources tangibles, qu'elles soient peinture, carte, document ou objet. La concertation offre ici des avantages formidables, que la recherche parte de l'objet ou de ses contextes.

27 Si le schéma dessine en profil les lieux de rencontre de chercheurs, il propose aussi une démarche de lecture de l'objet. Il place au sommet de la pyramide l'objet à étudier dont il fournit les caractéristiques. Il englobe ensuite dans le même système le ou les producteurs et le ou les propriétaires, qui sont la cause directe de l'existence de l'objet. Ces trois sphères rendent compte en somme de l'histoire et de la vie de l'objet.14 Elles reposent sur quatre piliers qui leur servent d'assises et justifient indirectement l'existence de l'objet. Ces assises, interreliées, procèdent de choix simples, d'éléments primordiaux : temps, espace, société, culture. Ce schéma laisse entrevoir deux voies d'appréhension de l'objet et une constante dialectique entre l'une et l'autre. Assez simple pour être efficace et assez ouvert pour rendre compte des multiples facettes de l'objet, il permet au chercheur d'aborder la connaissance de l'objet sous divers angles et l'incite à une mobilité dans toutes les directions.

28 Pour rendre ce schéma opérationnel, il est utile de le nourrir de contenus plus détaillés, au moins à titre indicatif— voir fig. 2 et 3.

29 La première sphère (fig. 2) nomme l'objet, le présente et en décrit les caractéristiques morphologiques et stylistiques. Elle énonce en somme les éléments permettant de l'insérer dans un système de classement, de le situer dans une chaîne taxonomique. En retenant les fonctions et usages primaires et secondaires, ainsi que les circonstances d'utilisation, elle rejoint, au moins en partie, ses qualités intrinsèques symboliques. Par contre, ce questionnement devrait être testé plus concrètement. Il n'est pas certain que l'ensemble des rayons permettent de rejoindre toutes les valeurs dont l'objet est investi. D'autres rubriques sont peut-être à ajouter. Il est évident, par ailleurs, que ce questionnement ne peut s'appliquer de façon mécanique et n'aboutira jamais à des grilles de lecture parfaitement objectivées. Diane Vincent a montré, par exemple, toute la subjectivité inhérente au choix de l'appellation d'un objet.15 Dans la même perspective, P. L'Anglais s'est rendu compte que les typologies archéologiques ne correspondaient pas toujours aux dénominations inscrites dans les inventaires de biens.16 La démarche est loin d'être achevée.

Fig. 2. L'objet et ses caractéristiques
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30 Les informations qui se dégagent des sphères relatives aux producteurs et aux propriétaires (fig. 3) racontent la vie— l'histoire — de l'objet : sa création, son utilisation et ses réutilisations. Elles situent l'objet dans une série d'objets similaires ou directement complémentaires. Il devient possible d'identifier les continuités, les ruptures, les bassins de circulation, les chaînes technologiques, l'intensité et la nature des relations; une pièce d'artisanat reflétant des rapports bien différents des objets courants de la consommation moderne. Ces données permettent aussi d'opérer une première discrimination majeure dans les sens attribués à l'objet. En effet, une même pièce aura pour l'un une fonction utilitaire et, pour un autre, une valeur purement esthétique. Encore ici, le processus d'interrogation pourrait être enrichi. Sera-t-il possible de rejoindre adéquatement le contexte d'acquisition, les intentions et les motivations de l'acquéreur ou la façon dont le fabricant a compris les besoins et la commande exprimés? Il est évident, en outre, que les rayons n'ont pas tous la même valeur informative : par exemple, l'âge en regard de l'origine ethnique ou du type d'outillage. Cependant, le croisement des données, à l'intérieur d'une sphère ou entre elles, fournies sous chacune des rubriques retenues indique que l'association des éléments comporte des possibilités très riches de connaissance.

31 Ces rubriques, simples en apparence, doivent être complétées avec une grande souplesse et d'une façon très ouverte afin de ne pas se priver d'informations pertinentes. Les usages seconds, les valeurs esthétiques, les changements de fonction ou de propriétaire, les déplacements dans l'espace et dans le temps des propriétaires ou des producteurs peuvent modifier la représentativité de l'objet. À la limite, celle-ci risque, en effet, d'entraîner un changement de dénomination. L'architecture fournit un bel exemple de cette question. Quelle identité attribuer à une maison patrimoniale : le nom du constructeur, du premier propriétaire, de ceux qui l'ont occupée le plus longtemps ou du dernier propriétaire qui a tenté d'en reconstituer l'état à l'origine? La documentation d'un objet devrait dans la mesure du possible refléter ses divers statuts. Avant d'élaborer sur les contextes de signification, il convient de faire une place à l'objet composite, représentatif d'un sujet, d'un événement, d'une situation, telle l'œuvre d'art ou la reproduction iconographique. Ce triangle de sphères (fig. 2 et 3) ne fournit pas suffisamment de données descriptives, il nous semble, pour rendre compte adéquatement de ce type d'objets. Une seconde opération s'impose, relevant, elle, des particularités disciplinaires spécifiques, parce que le sujet représenté est trop élaboré.

Fig. 3. L'histoire de l'objet relativement aux producteurs et aux propriétaires.
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Contextes de signification

32 Les contextes de signification sont pluriels : c'est voulu et cela nous paraît majeur. Il faut éviter à tout prix de laisser une prise aux simplifications outrancières génératrices de mythes. L'armoire à pointes de diamant, finement ciselée, fournit un bon exemple. Aussi beau et esthétique qu'il soit, ce joyau du patrimoine a bien rarement paré la maison de l'agriculteur au XVIIP siècle. Devenu un modèle national, son message premier a été déplacé, à la fois considérablement augmenté et, d'une certaine façon, biaisé et déformé. La tâche du conservateur et du chercheur devient ici extrêmement délicate. D'un côté, ces spécialistes pourraient vouloir préserver le plus possible les valeurs initiales de l'objet, à tout le moins la mémoire de ces significations; d'un autre, ils n'ont pas à tenter d'appauvrir les représentations symboliques que se donne une société. Par contre, peuvent-ils laisser croire que l'armoire à pointes de diamant finement ciselée se retrouvait chez la majorité des habitants au XVIIP siècle? La question est difficile. Il est certain cependant qu'il faut tenir compte des significations propres à chaque temps, à chaque espace, à chaque groupe social et à chaque expression culturelle.

33 Le contenu de ces différents contextes de signification n'est présenté qu'à des fins exploratoires. Il n'est ni exhaustif, ni clairement circonscrit. Au surplus, ces contextes doivent rester ouverts, en étroites interrelations. Parfois ils se recoupent, se chevauchent ou s'accumulent. Cette présentation de contenus ne vise finalement qu'à identifier des pistes d'information et de recherche à prendre en considération.17

34 Les espaces — La localisation d'un bien dans l'espace ne saurait s'en tenir à la mention d'une adresse postale. Cela ne permet pas de rejoindre les espaces de vie fréquentés ou perçus par les individus. Comment expliquer ainsi par une simple mention la présence d'un masque africain dans le salon d'un bourgeois de Québec? La documentation d'un objet, tout comme la recherche, pourrait prendre en ligne de compte des espaces comme les suivants :

  • Les espaces physiques : rapports à l'eau, à la terre, à la forêt; topographie.
  • Les espaces physiques aménagés : ville-campagne; paroisse-municipalité; rue, quartier, localité et région; en gardant à l'esprit que des dénominations, comme la région, peuvent avoir des frontières différentes selon que l'on adopte une perspective topographique, économique, linguistique ou culturelle.
  • Les espaces domestiques internes et externes.
  • Les espaces professionnels comprenant aussi bien la boutique de l'artisan, le métier d'usine, la mine, le moyen de transport, les lieux de culte et de savoir que les communautés religieuses dispersées sur un territoire.
  • Les espaces réservés à la vie de relation : de l'église à la discothèque; de la terrasse, au mont, au canal.
  • Les espaces culturels.
  • Les espaces symboliques comme les coulisses du pouvoir, les financiers de la rue Saint-Jacques ou les tours d'ivoire universitaires.
  • Les environnements propres à l'objet.

Il importe enfin de retenir que rien de cela n'est immuable, que les temps changent. Les transformations observées dans le tissu urbain par suite d'une intervention massive de restauration ont leur corollaire dans le cheminement de l'objet.

35 Temps et temporalités — Le remarquable ouvrage de Krzysztof Pomian sur L'ordre du temps fournit amplement de matière à la décomposition des temporalités.18Il faut probablement réserver à la recherche poussée les temps linguistiques, psychologiques, idéologiques et la science du temps. Par contre, la documentation d'un objet devrait pouvoir mettre sur la piste de diverses temporalités :

  • le temps événementiel,
  • le quotidien,
  • la durée,
  • la périodisation,
  • les cycles saisonniers, calendaires ou de vie,
  • le temps structurel associé à la durée des cycles,
  • les temps propres à l'objet : ceux de sa fabrication, de ses usages, de ses valeurs ajoutées.

36 Les milieux sociaux — Cela fait bien du monde et bien des mondes. La recherche en histoire sociale a montré la fécondité et la complexité de cette piste. Retenons, à tout le moins, des milieux primaires :

  • individu,
  • famille,
  • parenté,
  • voisinage,
  • groupes d'appartenance,
  • associations,
  • professions,
  • religions,
  • ethnies.

37 Ces catégories relativement simples paraissent aller de soi dans des perspectives de recherche. Cependant, un muséologue peut aussi en tirer profit, par exemple, pour évaluer le potentiel de communication d'un objet. Il peut, en fonction de chacune de ces catégories, se demander quel dialogue ou quel échange l'objet peut initier, quelle résonnance il est susceptible d'avoir pour chacun et pour chaque groupe. La relation d'un individu à un objet aura-t-elle pour effet de provoquer identification, comparaison, distanciation, enrichissement? L'objet exposé dans un musée favorisera-t-il un échange, une appropriation, une transmission de connaissances et de valeurs entre une mère ou un père et son enfant?

38 Les valeurs culturelles — Ce contexte de signification paraît livrer les éléments ultimes de compréhension de l'objet, mais il est probablement le plus ardu à circonscrire parce qu'il touche le système implicite de représentations. Il est le lieu privilégié de l'imaginaire. On pourrait avancer que ce contexte couvre au moins les éléments suivants :

  • la performance,
  • la technologie,
  • la cohérence environnementale,
  • le système social,
  • les rites et coutumes,
  • les croyances,
  • les sensibilités et les fêtes,
  • les normes et les codes,
  • les idéologies et symboles,
  • les formes expressives de la culture (conte, légende, chanson, proverbe, etc.),
  • les formes pragmatiques de la culture (habiter, manger, cueillir, échanger, etc.),
  • le langage, les représentations et le discours sur l'objet.

39 Les rubriques ici retenues sont très larges et pourtant, il n'est pas certain qu'elles couvrent toutes les dimensions culturelles de l'objet et les représentations que s'en donne une société. De même, chaque rubrique paraît-elle quasi inépuisable; la performance, par exemple, se prolongeant dans le geste, et partant le corps, la technologie, les intentions de l'acquéreur, les circonstances d'acquisition, les habiletés du fabricant, la destination de l'objet, etc. Qu'en est-il par ailleurs des objets qui ont des fonctions représentatives plus larges ou plus élevées et qui traduisent des phénomènes comme la violence, la loi et l'ordre, la punition ou la récompense? On ne saurait méconnaître la force de représentation du code de loi, du tank, des menottes ou, bien sûr, des petites étoiles qui ornent les devoirs bien faits.

40 Ce schéma de documentation et de lecture, aussi pragmatique que possible, respecte la spécificité et la polysémie de l'objet. Il s'applique à tout objet, mémoire d'une culture, d'une société, d'un temps et d'un espace. Il permet d'intégrer dans un outil souple et opérationnel les dimensions descriptives, analytiques et symboliques de l'objet.

41 Le caractère opérationnel de ce schéma — qu'il reste cependant à expérimenter plus à fond — tient à la simplicité des grands champs de questionnement. Ce schéma constitue à la fois un cadre conceptuel et un processus élémentaire d'interrogation. Sa souplesse procède du fait qu'il est adaptable — et doit être adapté — dans chaque circonstance, en fonction de chaque objet et de chaque préoccupation. Il est cependant aisé pour chacun de se mouvoir à l'intérieur de ce schéma. Selon les thèmes ou les objets, le conservateur ou le chercheur diversifiera l'angle de son regard ou effectuera les combinaisons les plus pertinentes à ses yeux. Cependant, il pourra toujours mieux situer les points de départ et les perspectives de son questionnement et relativiser sa propre démarche. Il pourra privilégier les aspects tangibles ou intangibles, matériels ou immatériels, explicites ou implicites de l'objet, sa matière ou sa fonction évocatrice. Il connaîtra les limites de son intervention scientifique. Ce schéma constitue donc une sorte de questionnement optimal où l'objet, placé sous les regards croisés de différents angles d'observation, peut livrer la quintessence de ses messages. Aucune application mécaniste n'est ici possible. Chaque intervention scientifique fait appel au jugement et à la compétence. À ces conditions, le schéma et le processus d'interrogation qu'il sous-tend peut permettre de lire l'objet, de lire par l'objet et de le faire parler.

L'amorce d'une experimentation

42 Ce schéma est en voie d'expérimentation au CÉLAT dans un projet à double volet; d'une part, à partir d'une collection de meubles de l'époque victorienne, d'autre part, à partir de la thématique de la mort. Ces deux sous-projets, fondamentalement différents au plan épistémologique — l'objet versus l'événement, le matériel versus l'immatériel, la collection versus le thème — nous servent de point d'ancrage pour poursuivre l'expérimentation dans une perspective actualisée. Prenons à nouveau le cas de l'armoire à pointes de diamant. Fabriquée par un artisan et apportée en dot par l'épouse du seigneur de Neuville, elle sert à ranger le linge dans la chambre principale et évoque l'époque de l'alliance matrimoniale. Les arrière-petits-enfants qui en héritent la remplacent bientôt par un mobilier victorien, acheté par catalogue et fabriqué par une entreprise mécanisée. Plus ou moins délabrée et reléguée dans un hangar, l'armoire sert à ranger les outils. Récupérée à vil prix par un brocanteur, elle se retrouve bientôt dans la boutique d'un antiquaire. Elle acquiert plus tard une valeur monétaire et patrimoniale considérable. Achetée par un avocat de Québec, elle est placée dans le salon pour être vue et admirée par le propriétaire et ses invités. Cette courte histoire, hypothétique mais vraisemblable, montre des changements de propriétaires, de fonctions, de localisations, d'usages, un glissement dans les valeurs symboliques, sociales et culturelles, un transfert de l'artisanat à l'esthétique. L'application du schéma documentaire proposé devrait pouvoir en rendre compte d'une façon rigoureuse.

43 Le conservateur de musées, le chercheur en culture matérielle et en histoire sociale pourraient trouver, grâce à un schéma semblable, les bases d'un langage commun. Qu'ils s'intéressent au quotidien, à la famille, aux statuts professionnels, à une collectvité locale, à une technologie, aux échanges de biens ou aux objets qui représentent ces aspects, conservateurs et chercheurs devraient ainsi pouvoir engager un dialogue partagé.

44 Outil de connaissance et de compréhension, ce schéma de documentation et de lecture met en valeur l'ensemble des qualités de l'objet, leur authenticité et leurs messages. Il vise moins à établir un système descriptif détaillé et raffiné qu'à préciser la nature des informations utiles dans une grille de lecture. Il rend possible une lecture précise et pluridisciplinaire de l'objet. Il tient compte de la réalité et des connotations de l'objet à chaque niveau de la lecture qu'on peut en faire. En bref, ce schéma de lecture constitue un processus d'interrogation qui donne tout son sens à l'objet, réduit la subjectivité de la lecture, tient le sens critique en éveil, diminue les risques de distorsion et valorise l'interprétation des témoins matériels d'une société.

45 Cette lecture met à profit tant les acquis scientifiques que les expériences personnelles d'un visiteur dans un musée. Elle identifie des lieux et des modalités de rencontre dans l'éventail des rapports que chacun entretient avec l'objet, avec un objet. Elle montre en quoi et comment la documentation de l'objet peut traduire la complexité, la dynamique et les harmonisations d'un vécu. Elle participe ainsi à la recherche et à l'élaboration d'une identité.

Nous voulons remercier Diane Vincent et Marcel Moussette du CÉLAT, ainsi que Francine Lelièvre et Claude Benoît du Musée de la civilisation de Québec qui ont accepté de lire une première version de ce texte. Ils nous ont fait des commentaires très judicieux dont nous avons beaucoup tenu compte.

NOTES
1 M. de Verville, Système descriptif des objets domestiques français (Paris, Musées nationaux, 1977) : 291 p.Robert S. Chenhall, Museum cataloguing in computer age (Nashville American Association for State and Local History, 1975), et Nomenclature for Classifying Man-Made Objects (Nashville, American Association for State and Local History, 1978).G. Brucker, «A standard terminology for describing objects in a museum of anthropology». D. Dudley et al. Museum Registration Methods (Washington, American Association of Museums, 1979) : 267-280.Voir aussi l'analyse critique de ces systèmes descriptifs de l'objet à partir des travaux de W. Labov par Diane Vincent, «La lecture de l'objet matériel. L'objet : appellation-connotation» Étude de la construction de la mémoire collective des Québécois au XXesiècle. Approches multidisciplinaires (dir. Jacques Mathieu), (Québec, Cahiers du CÉLAT, 1986) : 159-167.Au plan théorique, nous nous sommes surtout inspiré des travaux suivants :Erwin Panofsky, Essais d'iconologie (Paris, Gallimard, 1967) : 396 p.Jean-Claude Gardin, Une archéologie théorique (Paris, Hachette, 1979).Christian Bromberger, «Technologie et analyse sémantique des objets : pour une sémio-technologie», L'Homme, t. XIX, n" 1, (Paris, 1979) : 73-140.J. Baudrillard, Le système des objets (Paris, Gallimard, 1968), et «La morale des objets — Fonction — signe et logique declasse», Communications, n" 13 (Paris, Seuil, 1969) : 23-50.Abraham Moles, «Théorie de la complexité et civilisation industrielle : note sur l'application du concept de complexité à la théorie des objets», et «Objet et communication», Communications, n" 13 (Paris, Seuil, 1969) : 51-63 et 1-21. Henry Glassie, «Folk Art», Material Culture Studies in America, (Nashville, T.J. Schlereth, 1982).Pierre Boudon, «Sur un statut de l'objet», Communications, n" 13 (Paris, Seuil, 1979) : 65-87. Voir aussi, notamment pour sa critique de Panofsky, Nicos Hadjinicopaou, «L'objet de la discipline de l'histoire de l'art et le temps de l'histoire des arts», La sociologie de l'art et sa vocation interdisciplinaire (Paris, Denoël / Gonthier, 1976) : 51-52.Voir aussi : Jean-Claude Dupont, «Le sens de l'objet (exemple, le tisonnier)», Étude de la construction de la mémoire, p. 169-192, et «Fonctions magico-religieuses dans l'art québécois», Questions d'art populaire (dir. John R. Porter), (Québec, CÉLAT, 1984) : 79-94. Marcel Moussette, «L'objet perdu et retrouvé», Étude de la construction de la mémoire : 121-136.
2 Pour faciliter la compréhension des rapports entre les chercheurs d'horizons différents, nous avons simplifié les appellations et privilégié la fonction plutôt que la pratique, une appellation commode bien que stéréotypée; d'où l'adoption des termes «conservateur de musée» et «chercheur». Nous sommes bien conscient ce-pendant que les muséologues effectuent aussi des recherches, produisent du savoir et que, très souvent, la pratique de leur profession déborde les fonctions strictes de conversation et de communication.
3 Le CÉLAT (Centre d'études sur la langue, les arts et les traditions populaires des francophones en Amérique du Nord) regroupe douze chercheurs de diverses disciplines.
4 Georges Duby, «Document artistique et Histoire» , La sociologie de l'art et sa vocation (Paris, Denoël / Gonthier, 1976) : 79-80.
5 John R. Porter, «L'œuvre d'art figurative, un document témoin», Étude de la construction de la mémoire : 193-198.
6 P. Boudon, «Sur un statut» : 65-87.
7 Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques (Paris, Pion, 1955) : 424 p.
8 H. Glassie, «Folk Art». A. Moles, Communications.
9 Pierre Bourdieu, La distinction critique sociale du jugement (Paris, Ed. de Minuit, 1979).
10 Diane Vincent, «La lecture de l'objet matériel» : 160-164.
11 Nous partageons l'avis de A. Moles à l'effet de la nécessité d'une intervention humaine; par contre, il nous semblerait trop réducteur de le restreindre à ce qui peut être manipulé. À cet égard, nous nous rapprochons plutôt de la définition de Pierre Boudon, retenant comme objet tout ce qui relève du domaine mobilier, au sens juridique du terme. La notion d'objet peut cependant se prêter à des extensions considérables : un mot, un dire ou un phénomène. D'ailleurs, plusieurs muséologues s'intéressent de plus en plus à l'objet-phénomène, comme la foudre ou le vent dans les voiles, et aux façons de le représenter. Cette piste reste largement à explorer.
12 D'ailleurs, rares sont les problématiques qui pourraient épuiser la totalité des sens de l'objet.
13 Cet exemple s'inspire d'une recherche conduite par Laurence Lamontagne sur la culture technique.
14 Marcel Moussette, «Sens et contresens—l'étude de la culture matérielle au Québec», Canadian Folklore canadien, vol. 4, n" 1-2,1984, p. 7-25.
15 D. Vincent «La lecture de l'objet» : 159-167.
16 .Paul-Gaston L'Anglais, Archéologie et comportement au Régime français : l'étude de deux dépôts de Place royale à Québec. (Université Laval, thèse de maîtrise, 1986) : 410 p.
17 Plusieurs auteurs se sont attachés aux contextes de significations et plus largement au rôle de l'objet comme support à la mémoire d'un vécu. Voir en particulier Jean Gabus, L'objet-témoin— Essai d'une théorie muséographiqueLes références d'une civilisation par l'objet (Neufchatel, Ides et Calendes, 1975), 330 p., et Marc Guillaume, La politique du Patrimoine, (Paris, éd. Galilée, 1980) : 196 p.
18 Krzysztof Pomian, L'ordre du temps (Paris, Gallimard, 1984), 365 p.