Reviews / Comptes rendus

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Les métiers du cuir

David T. Ruddell
Musée national de l'Homme
Les métiers du cuir, publié sous la direction de Jean-Claude Dupont et Jacques Mathieu. Québec, Les Presses de l'Université Laval, 1981. 432 p., ill. $27.50.

1 En publiant une étude basée sur des travaux d'étudiants en ethnographie et en histoire, les Presses de l'Université Laval font un effort louable dans le domaine des études interdisciplinaires. Malheureusement, cette collaboration est tellement faible qu'elle nous apporte peu d'analyses nouvelles. Les métiers du cuir comporte bien des lacunes comme la plupart des ouvrages en ethnographie: manque de cadre théorique et d'analyse critique. Même les bonnes publications sont souvent si descriptives que le lecteur a l'impression d'avoir devant lui une accumulation de fiches faites sur le terrain et non pas une étude basée sur plusieurs années de recherche et de reflection. De tels ouvrages sont intéressants pour les renseignements qu'ils donnent, mais ne valent pas toujours la peine d'être publiés. Cependant, en invitant des chercheurs en histoire à se joindre à ce projet, les responsables du Centre d'études sur la langue, les arts et les traditions populaires des francophones en Amérique du Nord (CELAT) ont réussi à donner à cette monographie une perspective historique et quelques thèmes majeurs, dont le plus important est l'évolution sociale et économique de l'industrie du cuir. Mais, comme on verra plus loin, la valeur de cette publication est discutable.

2 La partie historique de la monographie aide le lecteur à comprendre le contexte dans lequel se situent les métiers du cuir, mais elle est complètement coupée de la partie ethnographique. Ainsi, l'originalité de cette collaboration est compromise, car les chercheurs des deux disciplines ne se servent même pas des renseignements qu'ils publient en commun. Tandis que les étudiants en histoire ne tiennent pas compte des descriptions détaillées des procédés de transformation du cuir, données par leurs collègues en ethnographie, ces derniers négligent les renseignements historiques. Il y a donc répétition des mêmes sujets, (les procédés du tannage répétés trois fois, l'apprentissage décrit quatre fois), manque de liens entre les renseignements similaires et des conclusions qui ne s'accordent pas.

3 Une connaissance de la partie historique aurait aidé les étudiants en ethnographie à éviter des explications simplistes d'une évolution complexe. Mais d'après l'approche ethnographique, l'arrière-plan historique de l'industrie n'est pas pertinent à l'ethnographie qui «ne vise pas tant à reconstituer un moment de l'évolution qu'à montrer les composantes de la dynamique en cause» (p.79). En d'autres mots, «... l'évolution mécanique et formelle n'a pas été retenue puisqu'il s'agit essentiellement d'un essai sur la dynamique, c'est-à-dire du geste manuel muni de l'outil» (p.89). Pourtant, sans une connaissance de l'histoire des techniques et de l'organisation du travail il est impossible d'étudier le geste manuel ou l'outillage d'une façon satisfaisante. Il y a sans doute des gestes qui n'ont guère changé, mais ce ne sont que quelques gestes parmi toute une gamme d'activités en constante mutation. D'ailleurs, comment savoir si ces gestes sont restés intacts sans une étude du travail des artisans depuis les débuts de la colonie? Une chose est certaine, l'outillage n'est pas resté stable: la forme et le matériau de l'outillage ont beaucoup changé depuis le régime français. Ainsi, l'hypothèse avancée par un des auteurs que l'outillage de 1734 est demeuré semblable à celui de 1976 (p. 130) laisse de côté bien des éléments importants. Cette idée néglige, par exemple, les améliorations de la qualité du métal utilisé dans la fabrication des outils qui rendent plus efficace la coupe du cuir et changent à la fois le rythme des gestes de percussion et les résultats de ces gestes.

4 Enfin, les conclusions de l'étude de «la dynamique du geste manuel» restent tellement simplistes qu'il faut se demander jusqu'à quel point elles sont utiles. L'étude de la dynamique, écrit un des chercheurs, se prête à de nombreuses interprétations:

Mentionnons seulement que le fait de faire davantage des percussions posées ... suggère que l'artisan ne dépense pas autant d'énergie physique que les travailleurs du bois, de la pierre ou du fer, qui recourent surtout aux percussions lancées De même, la renommée d'infirme ou d'être faible physiquement souvent accordée aux cordonniers et aux selliers serait due à l'attrait exercé par ce métier auprès des gens peu aptes à travailler durement. (pp. 119 et 126.)

Après 46 pages de croquis, de texte et de tableaux de classifications compliqués (montrant par exemple, les différences entre les gestes des utilisateurs: percussion posée, lancée, posée avec percuteur, etc.), le lecteut s'attend à des conclusions plus poussées. Elles sont d'ailleurs discutables, car même si les cordonniers n'emploient pas la même force physique que d'autres artisans, cela ne veut pas dire qu'ils ne dépensent pas une énergie physique semblable. L'auteur de ce texte aurait dû tirer avantage du travail de Nicole Thivierge qui décrit les conditions de travail des cordonniers.

5 L'insistance sur le geste manuel coupé de son contexte historique et le fait d'accorder trop de confiance aux sources orales sont deux raisons pour lesquelles les chercheurs en ethnographie arrivent à des conclusions souvent confuses. Ils sont attirés par l'idée de changements rapides, mais, puisqu'ils ne comprennent pas le contexte historique, ils ont de la difficulté à apporter des explications valables. Ils parlent, par exemple, de changements fondamentaux (p. 150), d'un artisanat profondément bouleversé (p.209), de la mécanisation, de l'arrivée des machines (pp. 140 et 150) et de nouveaux modes de production (p.209). Leur concept de l'évolution néglige «la longue durée» : ils semblent ignorer que le changement est presque toujours l'aboutissement d'un long processus. Ils voient souvent l'évolution de l'artisanat comme un passage trop brusque de la civilisation traditionnelle à l'ère industrielle. Dans leurs mots, «... la pratique tradition-nelle des métiers artisanaux en a été profondément bouleversée; certains aspects de cette pratique ont été graduellement abandonnés ... l'artisan cède la place à l'ouvrier, la machine remplace l'outil et les produits manufacturés éclipsent les objets de facture artisanale» (p. 209).

6 L'idée d'une évolution lente est certes présente, mais subordonnée à celle d'une modification radicale. Dans la plupart des textes ethnographiques il y a un manque de compréhension de deux concepts importants pour la connaissance du passé: la continuité culturelle et le changement socio-culturel. La continuité culturelle comprend les traditions qui donnent à la société sa cohésion, sa force et qui permettent aux individus de faire face aux changements. Pour bien comprendre l'impact du changement, il importe de retracer d'abord les relations entre les traditions, les éléments nouveaux et les comportements des groupes. Une fois les traditions décrites, il devient possible d'identifier les influences étrangères et par la suite, d'évaluer les différences entre la situation antérieure et celle qui fait suite aux changements. C'est ainsi que certaines caractéristiques du changement deviennent perceptibles.

7 Si les chercheurs en ethnographie veulent nous démontrer la continuité des gestes et son importance pour une meilleure connaissance du passé, il faut qu'ils dépas-sent l'analyse des gestes d'artisans à la retraite en milieu rural. Une telle analyse nous montre uniquement que les artisans ruraux âgés continuent de faire un certain nombre de tâches à la main. On s'en doutait, puisque presque tous les artisans et la plupart des ouvriers font encore une partie importante de leur travail à la main. Afin d'aller plus loin que de telles constatations simplistes, il faut au moins essayer de faire des distinctions pour l'ensemble des gestes (faits à la main et avec l'aide d'une machine) du monde artisanal, entre les deux périodes privilégiées par les ethnographes: la période vécue par leurs informateurs et celle qui va de la fin du XIXe au début du XXe siècle. Il n'est pas suffisant de faire, comme Jean-Claude Dupont en introduction (p. 2), référence aux parties historiques de la monographie, il faut que les. études ethnographiques reflètent cette connaissance de l'histoire. Une analyse ethnographique poussée peut nous renseigner sur la continuité des gestes en milieu rural au XXe siècle. Mais si les chercheurs veulent parler des origines françaises, comme certains le font, il faut alors qu'ils étudient l'évolution du monde artisanal depuis le régime français (les séminaires interdisciplinaires entre ethnographes et historiens aideraient à régler un certain nombre de ces problèmes). Finalement, avant de parler de modifications profondes, les chercheurs en ethnographie auraient intérêt à définir les situations antérieures et postérieures aux changements. La vision simpliste de l'artisan brusqué, dépossédé et transplanté en usine est critiqué par Joanne Burgess dans son article (voir surtout p. 295); mais peu de ses collègues en ethnographie ont saisi l'importance de ce concept.

8 De plus, l'originalité de la partie historique laisse à désirer, puisque presque tous les étudiants en histoire ont déjà publiés ailleurs une partie de leurs recherches. Il y a d'abord l'article intéressant de Joanne Burgess sur «Le passage de l'artisanat à la fabrique» qui a paru dans la Revue d'histoire de l'Amérique française en 1977; puis les quatre autres articles en histoire (de M.-A. Bluteau, J.-P. Charland, et de M. et N . Thivierge) qui sont les prolongements de travaux subventionnés par le Musée national de l'Homme et publiés par le Boréal Express et le Musée national de l'Homme (Bluteau, Charland, M. Thivierge et N . Thivierge, Les cordonniers, artisans du cuir , Montréal, 1980, 154p). Tandis que l'excellent article (dans Les métiers du cuir) de Marise Thivierge se distingue nettement de son texte publié dans Les cordonniers, ceux de Marc-André Bluteau, Jean-Pierre Charland et Nicole Thivierge, répètent souvent les mêmes thèmes et conclusions que dans l'ouvrage publié par le Boréal. Par exemple, les sujets traités aux pages 68-86, 110-114, 123-126 et 126-140 dans Les cordonniers se retrouvent respectivement aux pages 305-309, 350-367, 373-376 et 395-400 dansLes métiers du cuir. En plus de répéter l'histoire économique de l'industrie du cuir à la fin du XIXe siècle (pages 299, 339 et 373) et l'historique des grèves au début du XIXe siècle (pages 324-327, 362sss et 390-393), les trois derniers articles de la monographie, et surtout les deux derniers, manquent de cohésion. S'agit-il de thèses de maîtrise mal adaptées à une monographie ou de l'erreur d'un éditeur qui a laissé tomber et mélangé certaines parties de ces textes? D'ailleurs, l'article de Jean-Pierre Charland ressemble trop à sa thèse de maîtrise: les commentaires à propos des sources et des auteurs au début de son texte (pp.337 et 338) sont à la fois lourds et malhabiles. Ce qui surprend, c'est que même si ces articles sont des répétitions (occasionnellement mot à mot) de textes publiés dans Les cordonniers, cet ouvrage n'est cité nulle part.

9 La partie ethnographique est un peu plus originale, mais ici encore il y a des renseignements déjà publiés ailleurs: l'article de Ronald Labelle est tiré de sa monographie, Tanneurs et tanneries du Bas-Saint-Laurent (1900-1930), publiée par le Musée national de l'Homme en 1979; à l'exception de cinq pages (pp. 190-195), l'article d'Yvan Chouinard fait partie de l'ouvrage publié par le ministère des Affaires culturelles, Les artisans traditionnels dans l'est du Québec de B. Genest, R. Bouchard, L. Cyr et Yvan Chouinard (Québec 1979, 391p)- D'ailleurs, comme le dit l'auteur, une partie de ce travail a déjà paru dans son livre, Disciple de Saint-Crépin, René Simard, artisan cordonnier, publié également par le ministère des Affaires culturelles (Québec 1977, 144p.). La partie ethnographique comporte donc cinq articles inédits: «Les procédés de transformation» par Michel Bergeron et Paul-Aimé Lacroix; «La sellerie» par Jean Lavoie; «La cordonnerie» par Jean-Claude Dupont; «La terminologie des outils de cordonniers» par Gynette Tremblay et «Le cordonnier dans la chanson populaire» par Madeleine Béland. Cependant, seuls les deux derniers articles sur la langue et le folklore ajoutent vraiment des éléments nouveaux, compte tenu des ressemblances qui existent entre les autres articles.

10 En plus de celles déjà mentionnées, il y a d'autres répétitions dans cet ouvrage: la table des illustrations, tableaux et graphiques à la fin du volume répète souvent dans une forme aussi incomplète les renseignements donnés dans le texte. Même les bibliographies à la fin de chaque article, qui s'ajoutent aux références déjà données en bas de page, sont, encore une fois, répétitives. Si l'on tient compte de toutes ces répétitions, d'une douzaine de pages blanches, des illustrations et des renseignements déjà publiés ailleurs, 45% du volume est vraiment nouveau. $27.50 est un prix exorbitant pour si peu de renseignements originaux.

11 Pour bien évaluer le coût total de cette monographie, il faut additionner les coûts, non seulement de sa production, mais aussi ceux de la préparation des études qui ser-vent de base à cet ouvrage. Si l'on fait l'addition du $6 350 que les Presses de l'Université Laval ont reçu du Programme d'aide aux publications savantes, de l'aide du ministère de l'Éducation, des contrats donnés aux étudiants par le CELAT, de la recherché sur Les artisans traditionnels... payée par le ministère des Affaires culturelles, des subventions (contrats et emplois d'été) que le Musée national de l'Homme a versées pour Les cordonniers..., Tanneurs..., et pour un travail sur la sellerie, et finalement du travail de rédaction et de mise en page des équipes du Boréal Express et des Presses de l'Université Laval, on arrive à un montant qui dépasse largement la valeur de l'ouvrage.

David T. Ruddel