ANNETTE SAINT-PIERRE, Le rideau se lève au Manitoba. Saint Boniface: Les Editions des Plaines, 1980. 320 p, $25.00

MICHAEL KLEMENTOWICZ

Annette Saint-Pierre qui s'est montrée de plusieurs façons très interessée dans la promotion de la culture française dans l'Ouest vient de faire publier chez les Editions des Plaines une étude qui s'intitule Le rideau se lève au Manitoba. A notre avis, l'importance de son étude s'articule à plusieurs niveaux. Elle est en premier lieu un document qui se prouvera indispensable pour l'historien du théâtre canadien-français car elle peut lui fournir des renseignements sur un aspect qui jusqu'ici fait défaut. L'histoire littéraire des régions hors du Québec représente un élément capital de l'histoire francophone du Canada qui est malheureusement trop souvent négligé. Mais ceci n'est pas le seul mérite de ce travail, car l'étude fournit également au sociologue et à l'historien des renseignements sur le passé, l'état des choses à l'heure actuelle et une sorte de pronostic de l'avenir de ce bastion de la culture française au Canada. Ces renseignements sont plus que jamais à propos aujourd'hui vu les luttes linguistiques et culturelles des groupes francophones à travers le pays.

Jadis, on envisageait théoriquement que le Manitoba devrait être une province à majorité française tout comme le Québec. Quand le gouvernement provisoire de Louis Riel a négocié l'entrée du Manitoba dans la Confédération, en 1870, les Français étaient encore les plus nombreux dans le territoire. Ainsi le gouvernement fédéral à Ottawa de l'époque a dû garantir l'égalité absolue des deux langues. Mais au lieu de ceci, grâce à la défaite de Riel et à la colonisation premièrement de groupes orangistes venant de l'Ontario et finalement d'autres groupes non-francophones, les Manitobains d'origine française sont passés de groupe majoritaire à l'état minoritaire dans lequel ils se trouvent aujourd'hui, ne constituant que 5% de la population. Ce qui suit est une longue liste de luttes, scolaires entre autres, qui sont loin, même aujourd'hui, d'être résolues. L'histoire de la survivance culturelle des Franco-Manitobains va de la défaite des Métis sous Riel à la victoire récente de Georges Forest auprès de la Cour suprême en décembre 1979.

La grande et la petite histoire jouent des significatifs dans une étude de ce genre. L'importance donnée à ceci par l'auteur dans ce livre est bien fondée. L'auteur dans son avant-propos souligne l'importance de ces deux éléments à son étude en nous indiquant que nous étudions ici non seulement l'histoire du théâtre francophone au Manitoba mais aussi un élément primordial de la survivance culturelle de ce groupe.

Plusieurs théoriciens du théâtre ont essayé de montrer des liens étroits entre le théâtre et la société dans laquelle celui-ci se mainfeste. L'auteur de ce livre essayera également d'établir ces liens entre le théâtre et la lutte culturelle des Manitobains d'expression française. Annette Saint-Pierre se montre consciente dans l'avant-propos du rôle social joué par le théâtre au Manitoba en expliquant son choix de cadre de référence pour son étude de la façon suivante:

Peu à peu, après des recherches à plusieurs niveaux et dans des endroits différents, nous avons décidé que l'étude présentée aujourd'hui au lecteur sera de nature socio-historique. Par étude socio-historique, nous entendons la présentation d'un siècle de théâtre d'expression française au Manitoba, dépendant de conditions sociologiques et de faits historiques. L'art du spectacle se rattache donc à l'évolution d'un groupe social qui est le créateur et le bénéficiaire (p 15)

Le premier chapitre de l'étude est consacré au théâtre joué dans les maisons d'enseignement. Travaillant surtout à partir de sources documentaires comme les journaux de l'époque ainsi que d'autres comme les archives de diverses communautés religieuses qui se sont installées au Manitoba, l'auteur réussit d'une façon extraordinaire à nous peindre un tableau du théâtre joué dans les écoles.

L'histoire du théâtre dans ces institutions remonte à l'époque où les Soeurs Grises et les Pères Oblats sont arrivés dans la province. L'histoire de ceux-ci est présentée sous la rubrique de <pionniers du théâtre>. Nous trouvons également dans ce chapitre un résumé du théâtre joué dans des institutions comme l'Académie Provencher et le Collège de Saint-Boniface parmi d'autres.

L'auteur utilise ici, comme ailleurs dans son étude, les procédés de la petite histoire, parfois en forme anecdotique pour décrire à plusieurs reprises des soirées musicales et théâtrales organisées dans les écoles. Ces soirées avaient lieu pour fêter l'anniversaire des curés, la visite d'un dignitaire ou encore pour la distribution des prix à la fin de l'année scolaire. L'auteur explique d'autant plus la raison d'être de ce théâtre en disant qu'il servait aussi d'outil d'enseignement ou de façon de procurer des fonds.

Annette Saint-Pierre constate à la fin du chapitre que ce n'était pas toujours l'amour du théâtre qui attirait les gens mais plutôt le fait que les parents allaient voir leurs enfants jouer. Le répertoire est loin d'être une liste de chefs-d'oeuvre dramatiques car on jouait beaucoup de mélodrames, de pièces de larme, de théâtre à thèse ou édifiant. Le chapitre qui témoigne d'une tradition qui a commencé dans les écoles témoigne aussi malheureusement du déclin et de la quasi-disparition de celle-ci dans ces mêmes maisons.

Malgré la pénurie de documentation disponible au chercheur, Saint-Pierre réussit néanmoins à éviter le piège de la pure spéculation en admettant sans gêne les lacunes créées par ce manque. L'auteur par ses recherches fait savoir au lecteur qu'un théâtre, minable ou pas, existait dans la région et servait de point de départ de cette tradition naissante.

Ayant déjà établi les débuts d'une tradition théâtrale dans les écoles de Saint-Boniface et de Winnipeg, l'auteur consacre son deuxième chapitre au théâtre joué dans les paroisses françaises des environs. Elle nous donne l'histoire théâtrale de plusieurs centres comme Saint-Pierre-Jolys, Saint-Léon, Lorette, etc.... D'après ses recherches plus de 700 pièces ont été jouées dans ces endroits ruraux entre 1886 et 1975. Mais au lieu d'être chose encourageante, un tableau qu'elle donne à la fin du chapitre montre la disparition graduelle plutôt que l'épanouissement du théâtre dans les villages. Nous citons comme exemple les chiffres entre 1941-75 où 185 spectacles ont été présentés et plus loin nous trouvons qu'entre 1971-75 il n'y avait que 7 spectacles. D'une part le théâtre, d'après l'auteur, répondait autre fois à certains besoins fonctionnels dans les événements consacrés par la tradition ainsi qu'à un besoin psychologique dans les loisirs de certaines personnes en leur permettant d'oublier le rude quotidien. D'autre part, ces chiffres reflètent surtout l'assimilation progressive de ces villages qui correspond directement à la disparition du théâtre dans les villages.

Le chapitre trois démontre l'effort de groupes français, belge et québécois d'établir des cercles théâtraux au Manitoba. L'auteur explique la prépondérance de ces trois groupes de nouveaux venus dans l'organisation de ces cercles par le fait que la population sur place, Métis pour la plupart, occupe les plus bas niveaux de l'échelle sociale. Elle nous donne l'histoire d'une trentaine d'organismes religieux ou culturels qui ont occupé les trétaux de la ville de Saint-Boniface durant un siècle environ. Le chapitre est divisé en trois parties: de 1877 à 1914, qui marque la victoire de l'Ontario sur le Québec au Manitoba et la lutte pour les écoles bilingues; la deuxième, de 1914 à 1939, coïncide avec les campagnes farouches menées dans la presse contre tout ce qui n'est pas anglais, et ce que l'auteur qualifie de lâcheté de la part du gouvernement manitobain qui refuse de regarder comme entité à part la minorité française: la troisième, de 1939 à nos jours, correspond à l'attitude de la communauté francophone qui, s'accomodant mieux de la situation linguistique, lutte avec moins d'énergie pour la défense des droits.

Le quatrième chapitre est consacré au Cercle Molière et comprend premièrement la formation de la troupe sous son fondateur André Castelain de la Lande et ensuite les contributions de Arthur et de Pauline Bortal. Dans une deuxième partie l'auteur parle des metteurs en scène et des comédiens qui au cours des années étaient membres de cette troupe et ont contribué à la rendre célèbre. Ensuite elle parle des salles de spectacles et des nombreux festivals provinciaux et nationaux auxquels le groupe a participé et a ainsi merité sa réputation. Dans une dernière partie, avec l'aide de plusieurs tableaux et de témiognages, nous entendons ce que dit le public à propos du Cercle Molière depuis un demi-siècle. L'auteur révèle aussi un très intéressant débat sur la question du professionalisme au théâtre et la necessité d'une école de théâtre au Manitoba pour former des comédiens compétents qui, à leur tour, assureront la survivance du Cercle Molière.

Le chapitre cinquième donne un aperçu sur le théâtre écrit en français au Manitoba depuis 1870. L'auteur parle d'un certain nombre d'auteurs dramatiques comme Castelain de la Lande, Roger Auger, Rosemarie Bissonnette, Roger Legal, Paul Ruest pour n'en mentionner que quelques-uns. Nous sommes convaincus que le lecteur sera surpris de la portée de l'activité créatrice parmi ces dramaturges. Nous y trouvons également un résumé de plusieurs de ces pièces. Annette Saint-Pierre constate que:

... le théâtre écrit au Manitoba pourrait être comparé à une fleur qui a poussé dans un sol pierreux, où peu de soin lui a été accordé pour favoriser son éclosion (p 212).

Comme dans le cas d'une école de théâtre l'auteur aimerait voir une école d'auteurs, car elle se rend compte que la survivance de la tradition théâtrale à cette conjoncture dépendra peut-être de créations qui démontreraient la réalité manitobaine. Mais cette option pourrait placer le théâtre dans une situation précaire. On ne devrait point sacrifier la qualité pour la médiocrité pour des raisons chauvines car tous deux amèneraient la mort du théâtre francophone au Manitoba.

A la fin de l'étude se trouvent des appendices de plus de 70 pages, divisés par troupe, qui donnent un répertoire des pièces jouées en français au Manitoba.

Annette Saint-Pierre a écrit une étude compréhensive, riche et bien documentée dans laquelle elle démontre un amour profond du sujet, ses créateurs et ses bénéficiaires, que le lecteur trouvera difficile de ne pas ressentir et partager. Son étude accomplit le but présenté au début: tracer conjointement l'évolution sociale et théâtrale des Franco-Manitobains des origines dans les maisons d'enseignement, au succès du Cercle Molière et aux besoins pour l'avenir de son existence. Tout en découvrant une tradition théâtrale au Manitoba, le lecteur ressentira avec elle un sens d'urgence provenant du fait qu'il est possible que nous participions au dernier bout de souffle d'une culture vivante qui risque de passer malheureusement à l'état folklorique. Espérons avec l'auteur que ceci n'est nullement le cas.