Volume 21 Number 2, 1996

L'ANDROGYNE DANS JOURNAL D'UN HOBO DE JEAN-JULES RICHARD 1

Victor-Laurent Tremblay

Les autorites de l'universite erudieront le document et feront des commentaires ... (292)

En France, au XlXeme siecle, l'image primitive de l'androgyne a surgi dans l'imaginaire des artistes lors de deux periodes de malaise politique, religieuse, voire esthetique : l'une durant les annees 1830 et l'autre a la fin du siecle2. Depuis le debut du XXe siecle, cette figure mythique apparait de facon plus constante nul doute en raison des grandes transformations que les societes durent subir graduellement tant a cause des diverses guerres que des grands courants de pensee comme le socialisme et l'existentialisme. Mais, s'il est une cause qui provoqua l'emergence de l'androgyne dans l'imaginaire, c'est bien la decouverte de l'inconscient : au niveau individuel, Freud affirme la bisexualite originelle de tout etre hu-main et, au niveau collectif, Jung reconnait que la dualite animus/ anima est inscrite dans chaque individu. Enfin, le questionnement des stereotypes sexuels par les mouvements de liberation feminis-tes et homosexuels depuis plus de deux decennies, et l'approche d'un nouveau millenaire ne sont pas etrangers a l'interet re-nouvele que Ton porte a cet etre bisexue legendaire3.

Au Quebec, le romantisme avec ses exces qui remettait en question l'ordre classique n'eut guere d'adeptes. Sans doute, le roman, ne tardivement dans les annees 1830, fut-il influence brievement par la vague romantique francaise, mais, a notre con-naissance, la figure complexe de l'androgyne n'apparait pas, si ce n'est peut-etre brievement et superficiellement dans le roman d'aventures Les Fiances de 1812 de Joseph Doutre (1844) ou un brigand epris d'un garcon decouvre qu'en realite il s'agit de sa soeur deguisee. C'est que le Quebec ne connaissait pas alors les desordres politiques et sociaux de l'Europe. Apres le bref sursaut de la rebellion de 1837-38, l'elite, sous l'egide du clerge ultramontain, precha la fidelite aux valeurs traditionnelles. L'ordre de l'Ancien Regime perdura ainsi jusqu'au milieu du vingtieme. Malgre tout, les mentalites evoluerent progressivement grace a la revolution industrielle qui amena de plus en plus de gens a la ville, et aux deux guerres mondiales qui permirent aux nouveaux courants d'idees et ideologies de s'infiltrer. Les preceptes religieux et, par consequent, la tres rigide moralite sexuelle se voient done gra-duellement pris a partie. Ainsi certains auteurs comme Albert Laberge, Jean-Charles Harvey, Berthelot Brunet oseront-ils abor-der la sexualite bien qu'encore timidement — sauf Andre Beland avec son roman sado-masochiste et homosexuel Orage sur mon corps (1944) qui fut condamne unanimement par la critique — , mais ce n'est vraiment qu'a partir des annees 1950 que les roman-ciers traiteront plus ouvertement du seul des peches capitaux qui, selon Jean Simard, se retrouve au Quebec, le peche de la Chair4.

A partir de 1948, date de la parution de Neuf jours de haine, Jean-Jules Richard fut l'un des premiers ecrivains, apres Beland, a s'attaquer entre autres a la morale sexuelle puritaine de son temps. II traita surtout de cette problematique dans Journal d'un hobo, l'autobiographie fictive d'un hermaphrodite a laquelle il travailla de 1958 jusqu'a la publication en 1965. Cette premiere apparition de la figure mythique de l'androgyne dans les lettres quebecoises survient a une epoque particulierement fertile en bouleversements dans tous les domaines et a laquelle on donna le nom de Revolution Tranquille. Mais le phehomene qui contribua le plus a une nouvelle perception de la sexualite fut celui de la generation beat et de la contre-culture americaine en revolte contre le conformisme bourgeois, dont la revue et les editions Parti -pris furent les propa-gateurs au Quebec. II est significatif que ce soit ces memes editions qui publierent Journal d'un hobo, livre qui, selon la publicite du temps, avait ete refuse auparavant par tous les autres editeurs a cause de son pouvoir detonnant. Le roman de Richard, qui raconte les peregrinations de deux amis vagabonds d'un bout a l'autre du pays, ne se rapproche-t-il pas d'ailleurs de On the Road (1958) de Jack Kerouac, le pretre beat de cette generation5?

Dans l'etude qui suit, nous commencerons par analyser les deux differentes versions que l'antiquite a leguees du my the de l'androgyne afin de voir comment Richard s'en est inspire. Si l'appropriation de ces legendes pour structurer le recit ne fait pas de doute, autant au niveau thematique qu'au niveau formel, il importe de demontrer de quelle maniere l'auteur les a remaniees afin de les plier a son agenda contestataire et utopique. Mais peut-on vraiment parler de remaniement, apres s'etre rendu compte que l'antagonisme est a la source d'une des deux vari-antes de ce mythe et 1'utopie de l'autre? Entre les intentions de l'auteur engage qu'est Richard et le mythe originel semble en effet exister une concordance, une osmose remarquable, a un point tel d'ailleurs que malgre le projet de l'ecrivain de transformer les comportements conservateurs de la societe face a la sexualite, nous verrons en dernier lieu que celui-ci n'echappe pas entiere-ment a l'emprise de l'androgyne antique au substrat patriarcal.

D'abord, il importe de faire la synopsis de ce livre plutot meconnu. En quatrieme de couverture, Ton peut lire qu'il s'agit, «[d]e la Main aux Montagnes Rocheuses, [d]es peregrinations et mesaventures d'une [sic] bardache* en mal d'amour. *Bardache: en langue quebecoise, individu dote des deux sexes.» Ceci condense parfaitement le contenu de ce journal fictif, difficile en soi a re-sumer tant les evenements y sont touffus. Le narrateur commence par raconter son enfance en Acadie pres d'un pere adore et d'une mere jalouse, puis l'enseignement regu d'un sorcier Micmac, et enfin son choix d'une identite masculine. A dix-sept ans, apres s'etre enfui d'un couvent ou Ton veut «dompter [s]es instincts» (33), il se refugie chez un fermier quebecois. C'est la qu'il rencontre Grassette/Pastel, une jeune fille qui s'amourache de lui, et le Fauve, un jeune homme qui se sent mysterieusement attire par lui. Une dialectique amoureuse complexe entre ces trois person-nages provoque la tentative de suicide d'un jeune homosexuel, et les amene a se fuir l'un l'autre pour se retrouver quelques temps plus tard a Montreal. Mais, en cette periode de la crise econ-omique de 1929, le protagoniste reve de partir a travers le pays en quete de nourriture et de liberte : «le voyage a la hobo [...] est devenu [s]on ideal» (84).

Les deux autres tiers du livre racontent le chasse-croise de ces trois personnages principaux, auxquels s'ajoutera une autre jeune fille Bijou, qui se poursuivent, s'aiment et se jalousent tout en essayant de survivre, vivant d'expedients divers et meme devols. Ce telescopage evenementiel trahirait l'esprit du roman, si on ne signalait d'une part sa dimension socio-spatiale, la de-couverte de soi necessitant un besoin d'espace et de liberte autant physique que psychique, et d'autre part sa dimension initiatique, l'individu devant se debarrasser de ses prejuges et meme de l'education recue pour atteindre la fraternite avec les autres. Cette initiation s'accompagne, bien sur, d'une experimentation sen-suelle et sexuelle presque orgiaque attaquant la morale repressive et l'injustice institutionnalisee de la bourgeoisie contre toute difference. Aussi ne faut-il pas s'etonner que, avec un tel agenda, le roman debouche a la fin sur I'utopie.

Influences et transformations du mythe antique

Avant de s'interesser en detail a ce que nous appellerons la fabula-tion du recit6, c'est-a-dire aux moyens formels et stylistiques employes par l'auteur pour rendre son texte meme androgyne et myth-ique, rappelons brievement les deux versions de la legende antique7. Qui de nous ne se souvient, dans le Banquet de Platon, du celebre discours d'Aristophane sur l'androgyne primordial? Zeus, jaloux de la perfection de celui-ci, le coupa en deux, provoquant chez chacune des parties la recherche de l'unite originelle; ainsi ser-aient nes le desir et l'amour. L'on rattache a ce recit la tradition biblique de l'Adam androgyne («il le crea male et femelle,» Genese, I, 27) dont la separation en homme et femme correspondrait a la Chute originelle. L'autre variante legendaire, qui nous vient du livre deux des Metamorphoses d'Ovide, plutot que d'insister sur la perfection d'avant la scission, represente la bisexualite comme etant la Chute meme. En effet, quand la nymphe Salmacis aper-coit le bel Hermaphroditus se baignant dans ses eaux, elle s'eprend de lui et veut le posseder. Elle l'attaque done, priant les dieux qu'ils ne forment plus qu'une seule entite. II en resulta un etre qui n'est ni male ni femelle, mais qui semble etre les deux. La femme est ici responsable d'une confusion sexuelle bizarre et inquietante qui resulte non pas d'un besoin d'unite et d'amour, mais d'une bataille entre les sexes. C'est d'ailleurs a partir de ces deux versions que s'etablit la difference semantique moderne entre androgyne et hermaphrodite : le premier refere a un psychisme ideal possedant les caracteristiques des deux sexes, alors que le deuxieme identine l'anatomie etrange d'un etre cumulant les organes sexuels mascu-lins et feminins. Dans le monde antique grec et romain, les nou-veaux-nes reconnus comme bisexues etaient du reste consideres comme des prodiges funestes — parce que relevant du sacre et participant de l'indifferenciation, du desordre et de la violence, comme les monstres — et ils etaient extermines. Ainsi, chez les Ro-mains, abandonnait-on les hermaphrodites sur l'eau «dans un esquif qui ne tardait pas a chavirer»8.

Cette difference nefaste a detruire par l'eau est le premier motif mythique utilise dans le roman. L'on apprend, en effet, qu'un pecheur acadien, pere d'un jeune hermaphrodite, a em-mene son enfant au large pour le noyer. Mais l'auteur inverse les donnees antiques : l'infanticide rente par le pere n'est pas pro-voque par le danger ou la honte de l'anormal, mais bien parce qu'il ne veut pas que son enfant souffre de sa difference : «T'es pas pareil» aux autres, lui dit-il, «Tu possederas deux coeurs puis-que tu as deux corps dans un seul» (20). La noyade se transforme done en nouveau «bapteme,» le «pere-pretre» decidant que «Souffrir, e'est ce qui faconne un homme» (18-21). Neanmoins cette nouvelle identite qui «enivre» le garcon — «Je suis double. J'etions double! [...] incant[e]»-t-il, — ne lui est vraiment revelee qu'au contact d'une autre legende, celle du bardache amerindien. En fait, plus qu'une legende, il s'agit d'une coutume repandue dans les tribus autochtones americaines ou certains hommes choisissaient de vivre en femme : ces etres, qui prenaient meme epoux, etaient souvent consideres comme des chamans et des guerisseurs. Par consequent, lorsque la mere, qui a «honte de lui... d'elle», va consulter le sorcier, ce dernier la detrompe:

II est infirme en mieux, si tu veux et qa, e'est nous, les autres, que qa rend infirme. [...] C'est un vrai de vrai. Un bardache comme je n'en ai jamais vu. [...] Dans la nation indienne des Micmacs, [...1 mes ancetres les veneraient et off-raient des sacrifices aux Manitous pour avoir le pareil en vue de les accoupler [...] pour commencer enfin la vraie race hu-maine! La race des etres complets9 (24).

A la suite de cette visite, le protagoniste prend les premieres decisions concemant son identite. D'abord, il «decid[e de] devenir homme», surtout pour accompagner son pere en mer (29). En-suite, il retourne aupres du vieil indien, afin qu'il lui «enseign[e] les sens majeurs», les secrets de son identite double (32-33). Ses deux guides vont cependant mourir avant qu'il ne se reconnaisse et ne s'accepte pleinement, et c'est cette ambigu'ite identitaire qui est a la source de toutes les aventures subsequentes du heros, comme d'ailleurs de la forme meme du journal qui les rapporte. En effet, la caracteristique du diariste est, que se sentant marginal, il s'analyse sans cesse en regard des autres, la fin du journal sym-bolisant la decouverte et l'acceptation de soi, ou encore l'adap-tation sociale10. Sans doute, Journal d'un hobo est-il paradoxal du fait que la reflexion du narrateur sur sa condition ne l'empeche pas d'agir, les actes provoquant au contraire 1'interrogation, mais le role initiatique de l'analyse qui se deroule tout au long de la trame romanesque n'en est pas moins essentielle.

Comme l'initie qui doit etre retranche de sa communaute pour descendre dans le chaos indifferencie avant de pouvoir re-naitre a la Loi pour remplir un role social, l'errance ou le vagabondage aventureux du protagoniste est precede de trois coupures sociales, de trois fuites (cf. le trois rattache a l'ordre invisible, au sacre)11. II quitte d'abord la famille avec ses pieges et ses devoirs, puis, en fuyant le couvent, c'est toute la religion antisexuelle qu'il refuse. Enfin, ce seront les regies communautaires, surtout celles qui obligent a l'heterosexualite, proscrivant et victimisant toute difference, qu'il rejettera. Apres avoir dit non a la famille, a la religion et a la societe, le narrateur, au contact de gens exclus comme lui et a travers maintes peripeties hors-la-loi, se questionne sans cesse sur son identite. Tout au long de cette majeure partie du roman, qui correspond a la quite heroique, nous assistons inevit-ablement a une evolution du personnage, qu'il est possible d'associer aux deux versions mythiques de l'etre bisexue, le narrateur passant progressivement de l'hermaphrodisme ovidien a l'androginat platonicien.

L'on se rappelle que, dans la version d'Ovide, l'homme est agresse par la femme qui le feminise dans ses eaux; l'antagonisme sexuel y est inherent. Cette peur du feminin, que le narrateur as-socie a la mere jalouse, se retrouve surtout dans la premiere partie du recit qui raconte l'enfance du protagoniste. N'a-t-il pas choisi de paraitre homme aux yeux de tous pour pouvoir se refugier dans la barque de I'homine-pere et se cramponner aux mats de ses classes? Ces leitmotifs de protection phallique, que l'on trouve dans le roman a chaque fois qu'il est en presence d'un homme, surtout du Fauve, sont associes la plupart du temps a une atmosphere marine, poetique et ambivalente comme la femme-mere (la mer). Pendant longtemps, l'hermaphrodite de Richard se veut «plus homme que femme» (122). Sans doute ressent-il quelque af-finite avec l'Elance, le frere homosexuel de Grassette qui essaiera de se suicider a cause de sa difference victimisee, Ainsi, a son ar-rivee a Montreal, il se refugie pendant quelques temps aupres de travestis, mais «[d]e passer pour l'une d'elles [lui] deplai[t] jusqu'aux tripes» (81). II se demande si la feminite parait chez lui; il s'inquiete surtout de sa «hanche ronde» (82) «gonflee comme celle des femmes» (33), ce «cote pas pareil» (177), indice de son mystere auquel le texte se refere souvent. Rappelons en effet que le cote gauche (nefaste) des statues greco-romarnes d'Herma-phrodite presentait une anatomie feminine. Aupres de ses maitresses, Pastel et Bijou, il aime «l'impression d'etre a [s]on tour l'homme-pere» (136). Neanmoins, notre vagabond n'a pas le choix, chez lui, «l'organe male avance normalement ou se retire dans les caves de [s]a prehistoire» et «a peu pres une semaine par mois» la femme en lui surgit (144), ainsi que «la faim d'hommes», «le mal d'homme», surtout du Fauve (149,150). Cependant cette feminite demeure secrete : il refuse de dire la verite au Fauve, et ce n'est que dans le viol que certains hobos y auront acces en groupe (182, 264).

Le protagoniste a beau insister aupres d'un jeune medecin qui l'examine, qu'il est «un etre parfait» (149), leqon apprise du sorcier et conforme a l'androgyne platonicien, il existe une ani-mosite entre LUI et ELLE, les surnoms qu'il s'est donnes, anta-gonisme propre a la version d'Ovide : souvent «le conflit prend forme en EUX. ELLE est jalouse. LUI, jusqu'aux entrailles de l'aven-ture, il cherche des filles» (49). Toutefois, alors qu'au tout debut il ecrit que «[l]e balancier de ces deux presences en moi, ELLE et LUI, me donne le vertige» (39), avec le temps «le jeu des hesitations" devient moins traumatisant (131). Pres du Fauve, il decouvre qu' «ELLE et MOI sommes charmes. LUI? Bien, LUI ne pourrait-il pas l'aimer aussi?» (125). Mais ce n'est qu'apres s'etre «balade d'un ocean a l'autre a la recherche de [lui]-meme» (195) et s'etre decou-vert enceinte, qu'il acceptera non seulement la femme en lui, mais «la predestination de [s]es deux sexes en un seul corps» (284), actualisant enfin en lui/elle 1'unite originelle de l'androgyne, telle que decrite par Aristophane. Par contre, l'acceptation par les aut-res s'avere impossible : on I'oblige a choisir un sexe, de preference celui d'homme. C'est pourquoi, refusant de «s'appauvrir», de de-venir «normal» et «ordinaire» (283), il se refugie chez les geants le-gendaires qui habitent les hauteurs inaccessibles des Chilliwacks. Dans Journal d'un hobo, comme dans l'antiquite, l'hermaphro-dite n'a pas sa place dans la societe. II est voue a disparaitre dans les profondeurs aquatiques, ou encore mis a l'ecart de la realite dans les «hauteurs» mythiques. Seules les cultures archaiques et certaines orientales en ont garde des traces dans leurs rites d'initiation, comme le sorcier amerindien et l'hindou de Vancouver le demon-trent. Leurs dieux sont d'ailleurs souvent bisexuels ou gardent des traces androgynes, signe d'une totalite originelle ou toutes les possi-bilites sont reunies. L'initie, avant d'atteindre une identite sexuelle definitive, doit se joindre symboliquement a la totalite divine androgyne. C'est ce qui explique que la plupart du temps le traves-tissement, l'homosexualite et l'orgie sont intrinseques aux rituels de puberte : ces pratiques permettent a l'initie de participer au pouvoir de l'Etre primordial afin de mieux servir par la suite sa communaute en tant qu'etre sexue12. S'il est possible de rattacher les aventures sexuelles multiformes du protagoniste adolescent a ces rites de passages, elles s'en demarquent pourtant du fait que, apres avoir vecu celles-ci, notre heros, a cause de sa condition anatomique parti-culiere, se refuse a choisir une identite sexuelle determinee et ainsi a integrer la «normalite» sociale. Curieusement, son ascension des mon-tagnes pour rejoindre une race de geants, legendaire chez les amer-indiens, se rattache a un autre mythe antique presentant des liens etroits avec celui de l'androgyne platonicien, coincidence qui ne semble pas fortuite. En effet, dans plusieurs cosmogonies, l'androgyne correspond a l'Oeuf primordial ou au Geant anthropocos-mique, entites globales representant la force creatrice, dont la fragmentation ou le demembrement est a l'origine du monde. En per-mettant a son hermaphrodite de procreer, Richard faisait accroc au mythe antique ou cette figure, tout en etant symbole de fertilite, demeurait sterile, mais en le rattachant a la legende des geants il lui permettait de rejoindre le mythe cosmogonique. Ainsi le protagoniste est-il a l'origine d'une nouvelle race : «La, commencera l'ere de l'amour et celle du repeuplement de la terre» (288).

Malgre le pacifisme de Richard et de son heros, cette creation mythique d'un monde neuf, tout irreel qu'il soit, ne se fait pas sans violence. Le mythe, rappelons-le, raconte le passage du Chaos a l'Ordre, necessitant l'institution de differences et par consequent la victimisation de tout ce qui ne s'y conforme. L'avene-ment du lieu utopique reve par le protagoniste ne se concoit done pas sans un desir d'annihiler le monde entier qui l'a rejete. Dans son recit final de l'origine et de devolution de la terre, des «obser-vateurs des galaxies plus avancees [...] repartirent degoutes» des «etres secondaires» qu'ils y avaient plantes, et ces hommes, «des arrieres», n'en «valent pas la peine», insiste-t-il : «Qu'ils crevent!» (289). C'est que l'ordre nouveau qu'il veut instaurer est en fait l'envers du monde actuel dont relevent paradoxalement les deux variantes du mythe de l'androgyne, telles que perpetuees dans les systemes ideologiques de l'Occident. Prenons d'abord celui de Platon pour qui l'androgyne explique la source de l'amour et du desir entre les etres. II va s'en dire que cette union, comme tout le Banquet le demontre, repose sur une division tres importante, sur laquelle derive entre autres l'ethique chretienne comme d'ailleurs l'ordre social a divers degres, celle entre le corps et l'esprit. L'amour corporel et le plaisir des sens y sont percus comme ne-fastes et doivent etre sacrifies (victimises) pour atteindre le «veritable» amour, celui de Fame pour une autre ame : le «sen-timental» se trouve done idealise aux depens du sexuel qui est refoule au niveau des bas instincts de la bete.

C'est du reste a partir de cette premiere polarite hierarchique corps/ame que se sont organisees toutes les differentiations suiv-antes : jeune/vieux, beaute/bonte, rhetorique/verite, aime/amant, femme/homme .. . sur lesquelles reposent le discours et les valeurs partagees par la communaute d'hommes. La conception de l'amour qui a prevalu dans nos societes a de plus ete coupee de tous les elements homosexuels du mythe et de l'amour platoni-ciens. Dans son recit sur l'origine de l'amour, Aristophane decrit 1'homme primordial comme ayant une nature double et presentant trois sexes : il etait forme soit de deux hommes soudes ensemble, de deux femmes, ou encore d'un homme et d'une femme nommes androgyne. Leur division etait a la source des amours homosex-uelles masculines et feminines, et de celles heterosexuelles. La tradition philosophique et morale ne retint de tout cela que la differenciation sexuelle homme/femme que les sciences, dont la medecine — dans le roman l'intervention de celle-ci est cate-gorique — et la psychanalyse13, reprendront a leur compte. Quant a la differenciation et a l'antagonisme sexuels, sur lesquels repose la variante du mythe de l'androgyne d'Ovide, s'ils structurent encore les relations interpersonnelles entre les personnages, c'est que ceux-ci dependent toujours des conventions sociales que le protagoniste honnit. Peu a peu ce dernier se liberera de ces con-traintes qui n'auront pas droit de cite dans son monde utopique. II convient d'examiner de plus pres la «philosophie» existen-tielle (139), que l'hermaphrodite richardien developpe tout au long de ses aventures et qu'il veut instaurer chez les geants, pour bien montrer qu'elle s'oppose a la realite sociale contemporaine et bourgeoise, laquelle nous l'avons vu precedemment depend toujours d'une vision du monde antique patriarcale a laquelle ne sont pas etrangeres les deux versions du mythe de l'androgyne. Tout en s'inspirant de ce mythe, le narrateur cherche a le subvertir. Sans cesse, il tend a inverser la valeur hierarchique de la polarite corps/ame que Platon associe au mythe de l'androgyne, et a laquelle se rattachent toutes les oppositions socio-economiques et culturelles, telles profane/sacre, laid/beau, manants/nobles, pauvres/riches, illettres/intellectuels, proletaires/bourgeois... Pour lui, le corps et les plaisirs des sens importent d'abord et avant tout, aux depens du spirituel et de toute abstraction qui procedent de "la bonne et grasse loi, armee jusqu'aux dents. Le lion de la jungle sociale" (262). Sa condamnation de la religion et des pouvoirs qu'elle legitimise est sans appel:

S'infiltrer dans les affaires privees des nations, conquerir par le stratageme de la foi? On a vu ca en Asie, en Afrique et Sexploitation a toujours ete affreuse a cause de la complicite du capital (156). Le spirituel [n'est-il pas} au service de la politique et la politique une excuse pour detruire sans chatiment [?] (159) (Voir aussi 106,127,214,217,266.)

Malgre tout, le narrateur ne s'«apitoie» pas sur les depossedes que representent les hobos (127), ces «hors-la-loi, apostat[s] des conventions" (103). Ces derniers, qui, rejetes par la societe, n'ont plus que leur corps, offrent pour lui le seul espoir, et c'est a leur contact qu'il trouvera la «formule du salut» (138). Ainsi, dit-il : «Moi, je crois que, comme partout dans la nature, le remede au mal existe dans l'homme lui-meme. Pas dans l'esprit, ni dans les idees, mais dans les sens. Le salut est dans les sens» (160). [ L'ita-lique est de nous.]

D'attaquer la hierarchie socio-religieuse et bourgeoise ne suffit pas, le protagoniste narrateur veut la remplacer par un mode de vie superieur qui amenerait la fratemite universelle. Ce qu'il offre «pour le plus grand bien des hommes» (289), c'est une ethique sensnelle qui inverse la polarite platonicienne, le corps et les sens l'emportant sur Tame et l'esprit. Apprendre a se servir de ses sens — surtout pour lui, privilegie de «sens majeurs» (qu'il enumere avec precision : 12-13,32-33) — est une obligation sou-vent mentionnee. Plutot que d'offrir une education apollinienne «de reve et d'azur» (209), laquelle exige une constante sublimation de la chair et l'obeissance a un ordre social corrompu, il enseigne au contraire a «apprendre a jouir» (51); il propose une vision du monde carnavalesque et dionysiaque. Ses multiples aventures burlesques et erotiques, comme le tumulte sensuel des images et de la langue qu'il emploie, cherchent a inverser 1'ordre meme du mythe dont la fonction est de permettre a la communaute de passer de rindifferenciation a la differenciation. A l'ordre social (avec ses hierarchies, ses interdits et ses lois : la Culture), il oppose une liberte bachique qui tient du chaos primordial (tout-puissant, energique : la Nature). Le dereglement des sens (dans la fete, le rire, l'alcool, une sexualite sous toutes ses formes), comme la fusion des sexes symbolisee par l'hermaphrodite, qu'il preconise, n'est pas passager comme dans rinitiation rituelle, mais il est quotidien et permanent. Toutefois, il importe que cette celebration sensuelle se fasse toujours «[d]ans la misericorde envers autrui» (217). II faut avoir «la disposition constante de laisser la paix aux autres et de mettre l'emphase sur et dans le moi» (213). Certains passages du recit se referant a l'amour montrent particulierement bien ce desir d'harmonie sociale grace a une fusion orgiaque:

Son corps ne nous appartient pas, c'est une partie du tresor de la communaute (50). [Ne pas etre] prisonniers l'un de l'autre, [etre l]ibre de faire l'amour, de le repandre, d'en distribuer et d'en semer (211), [sans] le chien enrage de la jalousie (143), [ce] negatif [de l'amour] (138). On devrait faire l'amour avec tout le monde. Ensuite, il y a le calme et le droit de vivre (168). (Voir aussi 209,262,289.)

Sans cesse, il faut se mefier du «piege des paroles» (90) et sur-tout du «piege des mots pourvus d'idees» (106) : l'abstraction est une distraction dangereuse qui eloigne du plaisir. Bien que le protagoniste fasse «attention a l'envoutement» (157) de gens qui font appel au «sentiment de revolte [...] contre la societe organisee en affameuse» (106), il succombera finalement dans la derniere partie du recit a la tentation des idees lorsqu'il acceptera d'etre membre du comite d'organisation de la Marche de la fairn des chomeurs et hobos sur Ottawa. Mais il se rend vite compte de son erreur:

Plus mort que vif, le plaisir m'avait quitte le corps. [...], mon activite est devenue mentale comme chez un grand nombre de gens decus. C'est mal et coupable, mais courant, meme admis. Le plan de la resistance a la faim s'est magnine dans le fluide de ma cervelle. Dresse sur des estrades, je l'ai incul-que a d'autres. Je faisais discours sur discours. [...] Le salut est dans les sens, mais voila que je ne pratique plus. [...] Je suis le renegat de moi-meme (259-61).

La destinee, par consequent, le punira d'avoir devie de sa voie : trahi d'abord par le Phoque, il le sera ensuite par ses hommes qui, apres l'avoir viole, le traiteront de «maudite putain» et l'«emmur-[reront]» dans un wagon. Et les «Marcheurs de la Faim [...] subjuges par une idee sans issue» seront victimes «de la Gendarmerie» (264-65). Apres cette partie du recit, qui correspond a la descente heroique aux enfers, le protagoniste se relevera plus energique et plus convaincu que jamais. Sa resurrection aux sens et ainsi a la Nature est magnifiquernent representee par la decouverte qu'il/ elle est enceinte et par l'affirmation categorique de son identite double. Devant le refus du monde a accepter sa difference en l'ob-ligeant a choisir un seul sexe, il/elle ne lui reste plus qu'a dis-paraitre dans un lieu legendaire ou il pourra mettre en application sa «theorie du salut par les sens.»

Si le Fauve seul accepte de le/la suivre, c'est que, comme son nom l'indique, «[c]e jeune homme est purement instinctif, la tete pleine de ses droits d'individu [.] Aucune fausse morale n'est venue gater ses aspirations d'animal pur» (52). Sa poursuite in-itiatique du heros tout au long du livre l'amenera a accepter entierement le mystere de l'autre, malgre le risque d'etre consi-dere anormal par la societe. Le «desir et besoin» — un leitmotiv du roman — n'a pas a etre «explique» (51), car l'abstrait rue les sens:

«Pourquoi les explications quand la vie n'en donne pas?» (204) L'auteur n'affirmait-il pas deja en epigraphe qu'il n'avait «rien a expliquer» (9). La fin du journal, qui, rappelons-le, signifie pour le diariste l'acceptation de soi et habituellement l'integration so-ciale, marque ici, au contraire, un rejet definitif de la societe en ce que le narrateur choisit les sens au detriment de la raison. En effet, lorsque celui-ci clot le «recit de [s]a vie,» il ajoute la date du 4 septembre 1939 : date capitale, car si, pour lui, homme des sens, elle correspond a son accession a la race utopique des geants, pour le monde de la raison, c'est la date funeste du debut d'une guerre ex-tremement meurtriere. Son dernier espoir est que la communaute apprenne «qu'elle perira moins vite dans la folie des sens que dans la sagesse des armes». C'est pourquoi il lui laissera son «tes-tament» en legs «pour le plus grand bien des hommes» (288-89).

Organisation narrative et stylistique de la figure de l'androgyne

Apres avoir analyse les rapports paralleles et antagonistes entre le texte de Richard et les differentes variantes du mythe de l'androgyne, il convient maintenant de scruter les autres moyens narratifs et stylistiques que l'auteur a utilises pour rendre a la fois son recit mythique et androgyne, harmonisant de main de maitre themes et structures, sens et formes. Pour rejoindre la legende et le mythe, l'auteur en bon styliste a concu tout un enchevetrement de references et de connotations qui permet a son roman, qu'il veut realiste dans sa denonciation de la misere et de 1'exploitation, d'atteindre paradoxalement le fantastique. La curieuse nomination des personnages — Fauve, Grassette, Bijou, l'Elance, le Fluet, le Moustachu, le Mac, l'Ange,. . . — est le premier element a contribuer a cette atmosphere. Le narrateur, en s'attribuant ainsi le pouvoir metaphysique de nommer, tend a annuler le reel au profit de sa propre vision du monde. II est significatif qu'il donne un autre sobriquet aux deux personnages qui se transforment et finalement le trahiront: Grassette devenant Pastel et le Moustachu, le Phoque. Le protagoniste/narrateur/je du Journal d'un hobo ne se nomme d'ailleurs jamais et les pronoms Il/Elle/Nous qu'il confere a sa double identite sexuelle contribuent aussi a donner une dimension immaterielle a sa propre histoire. Un autre facteur d'intem-poralite est la thematique esoterique employee. En plus de la division du roman en douze chapitres, chiffre du devenir humain et de l'accomplissement, qui symbolise aussi le choix d'un elu, signa-lons les treize «sens majeurs» du protagoniste (qui doublent les treize sens humains, 12-13, 32-33), nombre nefaste marquant revolution vers la mort ou son depassement14. Le sens de Yubiquite, qui est «[l]a faculte du sentiment de 1'espace et la possibilite d'y voguer [sans] meme l'obstacle du mur et du son» (90), et qui joue un role particulierement important dans le roman, peut jusqu'a provoquer la mort, en l'occurrence celle du Phoque (240, 246). Rappelons en outre toute la matiere amerindienne avec ses bar-daches et la croyance aux geants des Chilliwacks, et surtout la puissance du sorcier qui, bien que disparu, semble de loin tirer les ficelles de la destinee du protagoniste (99,140, 237, 273, 280).

Plutot que «la contemplation [de l]a vieille Asie» (33) et que «la transe [de la] philosophic hindoue» (218) a peine mention-nees, Richard utilise le mythe chretien pour doubler en contre-point celui de l'androgyne. Pour la tradition theosophique, il exis-tait certaines concordances entre l'Adam d'avant la Chute et le Christ, tous deux androgynes, doctrine que l'auteur s'empresse de reprendre a son compte15. D'une part, en epigraphe au roman, se trouvent deux passages tires de l'Evangile apocryphe de Thomas qui rapportent l'importance d'etre a la fois male et femelle pour entier dans le royaume des cieux (7). D'autre part, dit le nar-rateur, «[l]e Christf,] s'il a deja existe, il etait un bardache comme moi, sans aucun doute. Les petits hommes l'ont rapetisse a leur niveau de reptiles» (214). Au lieu de la religion chretienne au service de la raison des puissants, que ce dernier attaque avec vehemence, Journal d'un hobo propose la fraternite universelle grace au saint par les sens (160, 217, 261-62). Toutefois, en plus du vocabulaire de la religion catholique utilise a maints propos, ce dont l'auteur s'est surtout inspire, c'est de la vie meme du Christ, se l'appropriant avec ironie pour structurer l'histoire de son hermaphrodite. Les grandes etapes du «recit de [l]a vie» de ce dernier recoupent en effet celles du Christ. Cet «etre predestine* (138), a la genealogie revelatrice (176-77), est ne a Main-de-Dieu d'un pauvre pecheur qui, le baptisant une deuxieme fois dans la mer comme Jean Baptiste, lui revele la destinee de souffrance qui l'attend (20-21). Ce pere qu'il adore deviendra, apres sa mort, omnipresent comme un dieu tout au long d'aventures a connotations evangeliques. Par exemple, les enseignements du sorcier dans son en-fance correspondent au jeune Jesus parmi les docteurs, et le refus du couvent, «qui donne l'impression d'une sepulture a vif» (36), a la colere du Christ contre les vendeurs du Temple. Comme ce dernier, il a quitte sa famille pour une vie d'errance qui durera trois ans. Comme lui, il «cherch[e] le bonheur de l'humanite : son salut» (138), et il veut «bati[r s]on Eglise» (198) en «prechant [...une] religion» d'amour et de «misericorde envers autrui [...a] la foule [qui] subi[t] le charme de [s]on attraction» (217). Pareil au Christ, il accuse les puissants, les hypocrites, et il prend la defense des demunis voulant leur donner a manger (cf. «la Marche de la Faim» qu'il organise, 258) et aussi les liberer de leur esclavage (cf. l'episode de «la traite des blanches» qu'il demantele, 241). Signa-lons enfin les liens entre le recit de la Passion et les souffrances du narrateur lors de la marche de la faim : a cause de la trahison du Moustachu («Cet homme [qui l]'a vendu pour trois deniers» mourra plus tard), il est viole par «[s]es hobos» qui, par mepris, le «renferment» solitaire et delirant dans un wagon (263-67).

L'on y rencontre d'autres references comme : «je porte [...] une couronne d'epines» (223), «il est neuf heures du soir et ce n'est pas le neuf heures de la fin demiere, c'est celui du commencement» (274), «[n]ous avons l'air de trois crucifies la tete en bas, des iconoclas-tes» (278). Ce dernier renversement parodique et blasphematoire n'est pas innocent, etant donne qu'il est a la base meme de l'in-version religieuse que le protagoniste preconise, le saint par les sens remplacant «la saintete [...] calme et negative* qui «dompt[e l]es instincts» (37, 38). Finalement, il y a la resurrection que l'herma-phrodite a deja associee plusieurs fois a la reapparition de ses organes feminins (37, 52, 207, 221). Toutefois celle que la fin du recit presente est capitale : il s'agit en effet d'une veritable renaissance a la vie pour le protagoniste qui, transports a l'hopital, est contraint d'avouer, puis proclame sa double identite sexuelle parce qu'on decouvre qu'il/elle est enceinte. Double retour a la vie done : d'abord par l'enfant a naitre qui, «venu de plusieurs peres» comme insiste le narrateur (287), rappelle l'universalite d'un messie, et ensuite par l'acceptation integrate de sa condition d'etre. La scene de reconnaissance par l'observation de ses organes sex-uels de la part de Bijou et du Fauve, tous deux incroyants, n'est pas sans rappeler l'episode biblique de saint Thomas touchant aux plaies du Christ pour qu'il croie a sa resurrection. II ne reste plus qu'a signaler les similitudes entre l'ascension de ce dernier et la disparition du protagoniste dans les hauteurs legendaries des Chilliwacks, tous deux laissant derriere eux «pour le plus grand bien des hommes» un message d'amour et de liberte (289), Journal d'un hobo correspondant au Nouveau Testament.

L'auteur, en plus de traduire le sujet myrhique dont il traite dans la forme meme de son roman, y a aussi inscrit de facon styl-istique la specificite de l'androgyne. L'ambigui'te sexuelle est d'abord marquee par la thematique de l'errance et de l'entre-deux dont les organes de l'hermaphrodite en constant balancement entre les attributs masculins et feminins IL/ELLE est la representation la plus simple. Lorsque celui-ci apprend de son pere qu'il est double, «[c]ette idee [l]'enivre [et il] flotte, dit-il, entre ciel et terre, entre les antipodes et le zenith» (21). Ce dynamisme, cette sensation et ce besoin d'etre constamment en mouvement est a 1'origine meme de sa difference. Incapable de s'integrer a la com-munaute normale, le «pas pareil» en est reduit au nomadisme que le hobo en mouvance entre deux oceans «en quete de nourriture» traduit idealement (292):

C'est quoi, les hobos? Des jeunes gens sans feu ni lieu. Sans tuteur ni femme. Sans peur et sans argent. Des milliers. [...] lis appellent qa faire du sport, se promener sur les trains de marchandises. lis vont d'un bout a l'autre du pays et ils ne savent meme pas mendier convenablement. (61)

La faim, a la source de tous ces deplacements, est omnipresente dans le roman, faim autant physique que sexuelle et affective. La faim physique, qui oblige au partage fraternel souvent dans le vol, s'amplifie jusqu'a prendre vers la fin du recit une dimension politique avec «la Marche de la Faim.» Quant a la faim charnelle, ce «desir et besoin» incessant qui partage le protagoniste entre Bijou et le Fauve, elle est pareillement metaphorisee par la marche a cause de son instabilite et de ses formes multiples. «Marches- tu?» n'est-elle pas d'ailleurs l'expression que les hobos utilisent pour dem-ander s'ils ont des gouts homosexuels? (197) En amour, il faut etre prodigue envers tout le monde : «Un gars qui garde les mains fer-mees marche dans le vide!» (51) II faut faire l'amour, «comme d'autres respirent. Sans trop sans rendre compte» (177). Bien que le voyage d'un lieu a l'autre, d'une personne a l'autre, a la recherche de pain et de caresses, concretise parfaitement l'instabilite sexuelle du narrateur, son «balancement», son errance sensuelle, l'auteur a utilise d'autres moyens comme la bague de fiancailles qui passe d'un personnage a l'autre, le sens majeur de l'ubiquite qui permet d'etre a deux places au meme moment, et la double influence du pere et du sorcier16. Mais, a tout ceci, il faut ajouter trois autres procedes narratifs importants dont Richard s'est servi pour amplifier le caractere androgyne de son texte : le bilinguisme, la dialectique entre l'oral et l'ecrit, et enfin une poesie tres sensuelle. Au moment de la parution du roman, Patrick Straram, un critique de Parti Pris, soulignait que ce livre nationaliste accusait l'oppresseur anglais, le tenait responsable de 1'alienation du Cana-dien francais. En fait, ce n'est pas tant d'un appel a la revoke na-tionale qu'il s'agit que d'un plaidoyer universel contre toute alienation qu'elle soit sociale, religieuse ou politique. Aussi l'An-glais est-il perc,u la plupart du temps comme un frere parlant une autre langue. Sans doute le narrateur releve-t-il plusieurs fois l'in-tolerance de certains Anglais vis-a-vis des Francais, l'un d'eux exigeant que Ton parle «la langue de la race blanche», l'anglais (128), mais il estime que les «debat[s] sur le merite des langues» sont des «niaiseries» (114). S'il trouve «irritant de penser en deux langues a la fois» (132), c'est que cette situation lui rappelle un autre etat agac;ant, le «balancier» de sa propre sexualite. Ce part-age entre deux langues/deux sexes est du reste marque dans les personnages memes : Bijou, anglaise, est nullement interessee a apprendre le francais : «[c]e n'est pas necessaire»(139), alors que le Fauve «ne sai[t] pas un mot d'anglais et [...] endure» (122). L'in-capacite de celui-ci de comprendre l'anglais dans un pays surtout anglophone est parfois traumatisante, meme si, selon le narrateur, «la purete de la langue» est illusoire (149) : dans les deux cas, un parallele s'etablit avec le danger et le leurre d'une sexualite fixe «normale.» Malgre le fait que le bilinguisme comme la bisexualite semble etre ideal pour se comprendre entre nations differentes comme entre sexes differents, le choix du francais, personnifie par l'election finale du Fauve en tant que seul compagnon, est signifi-catif. II importe de ne pas trahir son origine, comme semble le demontrer la mort miserable de Pastel qui, en plus de prendre le nom bilingue de Catherine Morse (230), a choisi de vivre dans le milieu Anglophone17.

Cependant, peu importe le langage employe, les mots paries, comme ceux ecrits, peuvent etre utilises a bon ou a mauvais escient. Ainsi le dictionnaire s'avere utile au Fauve, lorsqu'il traduit le mot «pregnant» pour connaitre la condition du protagoniste. Par contre, le quiproquo provoque par un echange de lettres au debut amene la violence. L'apprentissage grammatical de la langue, de dire «j'etais» au lieu du «j'etions» acadien, est une soumission a la Loi que le protagoniste n'apprecie guere : ne pas utiliser le NOUS, qui represente son integralite, lui parait une mutilation (16, 37,135). On retrouve aussi chez l'auteur une haine des regies de l'ecriture, un certain «nihilisme artistique» comme le souligne son ami et editeur Henri Tranquille, ce dernier ajoutant que pour Richard «l'orthographe et la grammaire sont beaucoup moins im-portantes que la pensee et la creation» (32,34). La langue «orali-see» et poetisee de Journal d'un hobo demontre bien que l'ecrivain a su plier la grammaire classique a ses caprices, a son desir de la difference. Ce livre, qui se veut testament des sens plus que de la raison, n'est-il pas celui-la meme que l'hermaphrodite a legue pour un monde meilleur?18 Si l'ecriture peut castrer, il en est de meme de la parole qui, elle aussi, peut etre violente. II existe en effet «des mots de T.N.T.» comme «pregnant» et «tapettes», des mots qui «pete[nt], eclate[nt], deconcert[ent et jettent] hors de [leur] milieu» (65,263). La parole peut pareillement "piege[r]" (90). D'apres le narrateur, dans «le langage de l'homme [...r]ien n'est resolu, rien n'est vrai» (21). «Les mots [ne sont] que des bouees de sauvetage, des rampes de soutien pour le faible de coeur» (71). «Tant de franchise dans le parler, si peu dans les rapports» humains (76). Si le narrateur apprecie tant le Fauve, c'est que, «homme de peu de mots [...], il ne s'exprime plus que par magne-tisme» (90,99), un des sens majeurs (32), et qu'il se serve de l'har-monica pour communiquer.

Cet instrument de musique», auquel l'hermaphrodite est «le plus sensible» et dont il joue aussi (162), est utilise tout au long du roman par l'auteur pour signifier que Vharmonie, I'accord entre les humains — comme celui entre les sexes et, bien sur, entre IL/ELLE — n'est possible qu'au-dela de tout ce qui est rationnel, par l'entremise des sens. Surnomme «musique a bouche» (162), l'harmonica remplace les mots (269), ainsi que les codes sociaux : pour s'en procurer un afin de «faire plaisir» au narrateur, le Fauve a vendu la bague de fian^ailles, autrefois destinee a Grassette (164). L'harmonica sert en outre a guider l'autre (166-73) ou a 1'ap-peler au secours (182,267). Les airs joues par notre heros, «Parle-moi d'amour» (171,211) et «En roulant ma boule» (175-78), repren-nent les themes importants de la marche du desir et de celle de la faim. La musique, cependant, en plus de celle de l'harmonica, sert surtout a poetiser le texte d'une faqon toute sensuelle. Du debut, ou le narrateur associe hobo et musique (par l'entremise de l'in-strument «oboe», c'est-a-dire le hautbois, 11), jusqu'a la «sym-phonie» finale de son delire dans le wagon apres le viol (264-65), la musique sans cesse devient metaphore pour exprimer les sensations (14,39,47,109,121,125,140,172,.. .).

Richard ne se limite pas a la musique pour accorder son texte a son sujet; une autre thematique poetique, la plus import-ante (presqu'a toutes les pages), est celle de l'eau, associee a la presence adoree du pere pecheur. En effet, ces evocations ma-ritimes, plutot que de se rattacher a la symbolique traditionnelle maternelle et feminine, celebre au contraire l'osmose entre le narrateur et l'homme-pere, chant double par celui entre lui et le Fauve. A la metaphore privilegiee de la barque-refuge entre «les mats des cuisses de l'homme-pere» (15,21,23,25,36,44,52,77,78, 85,.. .), eden qu'il recherche pres d'autres hommes, il faut ajouter celle du «ventre des chaloupes» (13,18,70,85,94,145,. ..) plus di-rectement associee a la sexualite. Le ventre masculin l'envoute (49,53,56,. . .) et le bas-ventre est le lieu de son secret, comme celui de l'enfant a naitre. Mais la mer est aussi quete d'errance et de mouvement (52,146,168,251).

Signalons enfin que l'ecrivain, dans une autre symbolique sensuelle, fait appel a toute une serie de phenomenes cosmiques pour traduire la dimension spatiale du vagabondage des hobos et du desir, comme du «balancier» identitaire de l'androgyne. Ces nombreuses references celestes, que ce soit des «etoiles filantes» (11,75,120), des «queues de cometes» (11,23,73,129,187,274), des «meteores» (55,162), autres planetes et astres sillonnant le ciel (13,19,21,54,78,106,120,277, ainsi que les oiseaux, 12,14,17,26,60, 62, . . .) et meme la visite d'extraterrestres (288-89), ajoutent au recit une dimension cosmogonique qui correspond parfaitement a la quete mythique du narrateur androgyne de creer une nouvelle race et fonder une nouvelle civilisation. Tous ces apports concrets, qu'ils soient musicaux, marins, celestes ou autres, ont permis a Richard de creer un texte d'une poesie indeniable chargee d'une energie toute sensuelle en parfait accord avec son sujet qui etait de faire vraiment vivre la figure mythique de l'androgyne.

Mise en garde et conclusion

II convient en dernier lieu de traiter d'une problematique import-ante du roman, que l'auteur a metaphorisee dans la presence obse-dante du pere absent, lequel «ten[d] les bras de sa chair et de son ame» a travers tous les hommes qui attirent le protagoniste (35). Dans sa celebration d'un etat androgyne, Richard semble, en effet, prendre parti pour le sexe male aux depens du sexe feminin. Ainsi l'hermaphrodite, qui est constamment «a l'affut de l'homme-pere» disparu (61), incarne idealement par le Fauve, privilegie-t-il l'amour envers I'homme, bien qu'il s'en defende, plutot qu'envers la femme. Paradoxalement cependant, malgre cette preference, il a choisi l'identite masculine et il prefere «faire l'homme» (184), parce, dit-il: «Ton LUI t'a mieux sauve qu'ELLE» (185), «[t]out me semble interdit a moi, femelle» (225). II est vrai qu'il n'aurait pu parcourir le pays avec les hobos en tant que femme et que c'est a cause de son sexe feminin qu'il se fait violer en groupe par deux fois et capturer pour la traite des blanches. Bien que le narrateur tente de «faire mentir la calomnie envers les femmes» (103) — n'en est-il pas une? — on ne peut pas dire, a partir de celles qu'ils nous presentent dans son journal, qu'il nous les rende sympath-iques : sa mere est surtout «dominatrice» et «jalouse» (22) comme Grassette/Pastel qui le poursuivra de sa vengeance pour mourir «syphilitique au dernier degre» (278). Quant a Bijou, sa preferee, qui est la contrepartie du Fauve, elle le fuit plusieurs fois et refuse finalement sa double identite, alors que ce dernier le poursuit toujours et l'accepte comme il est. Du reste, a la fin du recit, celle-ci ressent une certaine horreur devant le devoilement de l'identite sexuelle double de son ami: elle «fremi[t]» surtout a l'idee qu'elle ait pu coucher avec une autre femme (285).

Pourtant, les relations sexuelles entre hommes sont, sinon louangees, du moins cautionnees tout au long du roman. Pour le narrateur, l'homosexuel est l'«intermediaire entre les communs [, les normaux,] et les rares» comme lui (149). II rejoint neanmoins le mythe patriarcal de l'hermaphrodite en ce qu'il prefere ne plus «frequente[r] les phiphis» par peur d'effeminisation (81, 84). Par contre, il sympathise avec eux et accepte comme une evidence que la plupart des hobos soient «accouples [...] souvent de sec-ondes noces, [et partagent] le lait abondant de la camaraderie» (103). Le Fauve, dans son etrange obsession de vouloir suivre le protagoniste que jusqu'a la fin il croit etre un homme, n'eprouve-t-il pas cette etrange «faim» du male pour un autre (52,270), l'acceptant ineluctablement avec le temps? Le narrateur meme, parce qu'il «se laisse circonvenir par le mal d'hommes [...sitot] seul avec les hobos», ne se demande-t-il pas si le premier de ses moi est du «troisieme sexe» (150)? Meme si cette ambiguite, cette confusion des normes sexuelles, correspond tres bien a l'errance sensuelle suggeree par la figure mythique de l'hermaphrodite, on est en droit de se demander si tout le roman ne serait pas qu'une facon de camoufler un certain proselytisme de l'homosexualite masculine. Sans prefer de telles intentions a Richard, Ton peut toutefois affirmer que la plupart de ses oeuvres celebrent une amitie toute sensuelle entre hommes, qui se defend pourtant d'etre homosexuelle de nom, et surtout fait l'apotheose de la vi-rilite en la poetisant19. Le tout debut du Journal d'un hobo est parti-culierement revelateur de cette composante homosexuelle en ce qu'elle a de fondateur: I'erotisation du pere absent, element qui n'est d'ailleurs pas etranger aux liens homosociaux et a leur mise en garde homophobique:

Mon pere, ce grand homme toujours plein de mouvements adoucissants a voir, semblait me retremper chaque jour de l'elan originel de ma creation. [.,.] Son arrivee me donnait le gout d'appareiller. La senteur des algues degagee de lui m'enivrait et j'allais me blottir contre les mats. Courbe sur moi, il descendait ses larges mains gourdes, dereglees, dures comme des ailes et souples seulement pour moi. Je montais a mon ciel au bout de ses membres et je le regardais avec les yeux du coeur. Arrive dans le vent de sa figure, ma bouche pres de son haleine, il se collait les levres aux miennes pour me nourrir d'un morceau de pomme a demi mastique [...] "Mon petit oiseau a faim!" disait-il. [...] Bientot je redevenais le cadet ignore de tous, excepte de la mere, car la mere etait jalouse de mes chevauchees en plein bonheur. Les etoiles, la mere ne savait pas les monter (14-15).

Ce drame oedipien inverse ou se joue une oralite toute phallique, lequel n'est pas etranger a l'homosexualite et a l'homosocialisa-tion, est, d'apres nous, la pierre de base meme du roman.

Qu'un romancier se soit servit du mythe de l'androgyne pour concretiser par l'ecriture des fantasmes particuliers n'a rien de bien revolutionnaire. Au contraire, diront certains, surtout si l'homosexualite masculine nourrit cet imaginaire, parce que 1' «homo-philie romanesque» ne fait que mettre a jour les liens homosociaux sur lesquels reposent le phallocentrisme de la societe. Deja les poetes romantiques s'etaient interesses au mythe de l'androgyne a un point tel qu'ils avaient decouvert a l'interieur d'eux-memes la femme20. Malheureusement, en interiorisant celle-ci dans la psyche masculine et, par la meme occasion, en la reduisant a une essence spirituelle, l'homme bourgeois continuait a etre incapable de percevoir la femme comme une entite socio-politique et econ-omique, egale a lui-meme. Cette idealisation de la femme et sa «cannibalisation» psychique par le male eurent done une consequence capitale sur la societe : l'homme, en s'investissant lui-meme d'un pouvoir de creation et en «rachetant» le feminin en l'integrant au masculin, n'avait plus a changer la societe. La «femme interieure» lui donnait une raison de plus de garder son hegemonic Du reste, dans un premier temps a l'aube de la civilisation, l'homme ne s'etait-il pas deja approprie le privilege de procreer socialement grace aux «rites de passages» qui permet-taient aux jeunes d'acceder a la loi patriarcale21? C'est pourquoi certaines feministes, dont Kristeva, se mefient de l'androgyne. Pour cette demiere, celui-ci, qui est du genre masculin d'ailleurs, «est un phallus deguise en femme; ignorant la difference, il est mascarade la plus sournoise d'une liquidation de la feminite»22.

Journal d'un hobo nous oblige cependant a relativiser ces dires, en ce que l'auteur, au-dela de ses reves homophiles23, pre-conise une transformation totale de la societe. Sans doute, dans son utopie ou regnent la justice sociale, la fraternite universelle et l'amour sans normes, ne trouve-t-on pas un affranchissement precis de la femme. En cela, Richard est de son temps : la contre-culture des annees 1960 qui l'a influence s'interesse surtout a une liberation sexuelle ou la tentative d'unification des genres masculin et feminin est souvent reduite aux apparences exterieures. Mais l'ecrivain par son utilisation contestataire de la figure de l'androgyne a au moins le merite de contredire l'affirmation kriste-vienne de deux faqons. D'une part, en prenant le parti des vic-times, de tous ceux qui sont bafoues, il remet aussi en cause la dichotomie socio-culturelle des sexes qui engendre les inegalites. D'autre part, non seulement ses attaques contre les religions or-ganisees minent les structures sociales toujours sexistes, mais l'androgyne meme, a cause de ses liens avec le sacre, represente une contestation insidieuse des religions officielles a preponderance masculine. Rappelons de plus que «le salut par les sens» qu'il propose inverse radicalement les messages religieux traditionnels.

Le mythe de l'androgyne, nous l'avons vu, est ambigu, tant par sa jonction des deux sexes que par le contraste de ses deux variances : l'une revant d'unite et d'harmonie, l'autre vivant de la dissolution des differences, et de violence. Cette figure imagin-aire, dont l'apparition dans l'histoire symbolise a la fois les moments de crise mais aussi l'espoir d'un renouveau, est nee au Quebec en 1965 avec le roman de Richard, lors d'une periode par-ticulierement fertile en contestation et en attente de toutes sortes. Celui-ci a reussi a traduire la complexity du mythe aux niveaux narratif, formel et stylistique, et meme a le renouveler en inver-sant certaines de ses donnees. En effet, la bipolarite de son etre imaginaire se trouve parfaitement incarnee dans un recit a la fois realiste et fantaisiste ou l'engagement social et le picaresque s'amalgament dans une prose poetique tres sensuelle. Nonobstant l'originalite et l'adequation remarquable du sujet et de la forme romanesques, certains seraient peut-etre tentes de cantonner ce roman sous la rubrique des «livres gais». Ce serait une erreur, car Journal d'un hobo, loin de suggerer la soumission a la Loi pater-nelle, subvertit l'ordre cerebral, hierarchique et doctrinaire de celle-ci, la remplacant par un erotisme et une sensualite dont la seule norme est le respect d'autrui dans toutes ses differences. L'ecrivain, bien qu'il suive plus ou moins fidelement la forme du «roman d'apprentissage» et l'ordre chronologique traditionnels, echappe par sa constante ambiguite a la loi de la langue comme a celle de la patrie, dejouant la syntaxe standard, la morale asphyx-iante et l'etat-nation oedipien. L'ecriture, comme le souligne Deleuze, ne consiste-t-elle pas a «inventer [aussi] un peuple qui manque» en liant le politique, l'esthetique et l'erotique dans une langue en delire «qui s'echappe du systeme dominant» pour traduire une fraternite universelle en mouvance, en constant devenir (14-15)?

Pour toutes ces raisons, nous croyons que ce roman, comme plusieurs autres de Jean-Jules Richard, vaut certainement mieux que ce que la posterite litteraire lui a reserve. D'ailleurs, settlement par ses espaces illimites, son individualisme anarchique, sa fragmentation, n'est-il pas possible de considerer ce livre comme l'un des premiers «romans de l'Amerique», precurseurs entre autres de ceux de Jacques Godbout et de Jacques Poulin? II ne nous reste plus qu'a souhaiter qu'une nouvelle edition de Journal d'nn hobo vienne agrementer et egayer le corpus litteraire assez sou-vent noir que les etudiants doivent lire. Comme l'imaginaire de notre temps cultive l'interference des sexes et que nous sommes au tournant d'un nouveau siecle, qui dit que le «testament» de 1'hermaphrodite de j.-j., comme l'auteur aimait se faire appeler, ne serait pas mieux recu des lecteurs?

NOTES

1Une version abregee de cet article fut presentee au XXXVIeme Congres de 1'APFUCC a Calgary en juin 1994.

2Sous la monarchie de Juillet, la societe fut en effet marquee par une import-ante agitation politique qui, accompagnee d'une acceleration du progres economique et de la revolution industrielle, provoqua une remise en question des valeurs traditionnelles. C'est alors que I'androgyne se manitesta entre autres dans les mondes romanesques de Honore de Balzac et de Theophile Gautier. Voir l'etude de K. Weil sur ces deux romanciers (63-142). Avec l'approche de la fin du siecle, on assiste a une autre periode de desarroi: la litterature est dominee par un pessimisme propre a l'eschatologie. Cette epoque de «decadence», comme on l'a surnommee, a ete representee idealement par le celebre Jean des Esseintes de J. K. Huysmans, personnage au sexe incertain. Dans VAndrogyne, voir «Les Fondements esthetiques de I'androgyne decadent" de Frederic Monneyron, 213-28, et «Le Mythe de l'Androgyne dans la litterature decadence francaise» de Nelly Emont, 229-48.

3Bien qu'une etude systematique de I'androgyne dans la litterature du XXeme siecle reste a faire, il n'en demeure pas moins certain que ce mythe, comme l'a suggere Pierre Albouy, a influence maints auteurs dont, pour en citer quelques-uns, Gide, Giroudoux, Cocteau, Jouve, Pierre Emmanuel et, plus pres de nous, Michel Tournier (126,175,177,190,200-01,302). Pour d'autres ecrivains, voir dans L'Androgyne, l'article de Pierre Monneyroon «L'Androgyne aujourd'hui», 249-56. On retrouve, bien sur, la figure mythique de l'androgyne chez des auteurs d'aut-res pays. Signalons parmi les plus connus Kafka, Rilke, Thomas Mann, Musil, Virginia Wolf et James Baldwin. Voir aussi les deux «Cahiers de l'Hermetisme» consacres a l'androgyne publies chez Albin Michel en 1986 et en 1990; leur bibli-ographie est destinee a orienter les chercheurs en ce domaine. En critique litteraire, c'est surtout a partir des annees 1970 que les etudes sur l'androgyne commencent a paraitre, Barthes etant l'un des premiers critiques a s'y interesser en 1970 avec S/Z.

4Peche «que les gens revent de commettre, craignent de commettre, consen-tent a commettre, commettent, ont commis, regrettent d'avoir commis, mais commettent de nouveau». Cite par Tougas, 191.

5Deja, dans Vilk rouge publie en 1949, Richard s'est interesse a la vie de hobo a laquelle il s'est d'ailleurs adonne; il organisa meme une delegation quebecoise lors de la marche de la faim (voir Tranquille, 142-43). Dans l'une des nouvelles de ce recueil, la plus longue et la meiileure, intitulee «Prelude en si mineur», l'on trouve la thematique d'une fraternite toute sensuelle entre deux vagabonds qui a surement servi de point de depart au Journal d'un hobo.

6Du latin fabulatio : discours.

7Dans VAndrogyne, voir «L'Androgyne et le Nocturne» de Jean Libris, 11-26, et «La Bisexualite dans l'antiquite greco-romaine» de Luc Brisson, 27-62. Dans L'Androgyne dans la Htterature, voir «Approches platoniciennes et platonisantes du mythe de l'androgyne originel» de Maurice de Gandillac, 13-23, et «Hermaphrodite chez Ovide» de Luc Brisson.

8Dans L Androgyne, l'article de Brisson deja cite, 31.

9Cette croyance du sorcier nous parait influenced par le mythe platonicien de l'androgyne, bien qu'on rencontre dans les mythologies amerindiennes du nord des etres au sexe ambigu, comme la figure du Trickster qui, d'abord mSle, porte des vetements feminins et donne naissance a des enfants, ce qui n'est pas sans rappeler les prouesses du protagoniste-narrateur du journal d'un hobo. Voir L. H. Gray, ed., vol. X, 308-09, et «Hermaphrodite» dans Encyclopaedia of Homosexuality, Vol. 1, 532.

10A propos des liens entre la psychanalyse, a laquelle se rattache le journal in-time, et l'initiation rituelle, voir Joseph L. Henderson.

11Pour une comprehension globale de la dialectique structurale propre au mythe et des termes qui s'y rapportent (initiation, quete heroique, victimisation, indifferenciation/differenciation, nature/culture et autres oppositions) auxquels se referent parfois cette etude, voir Tremblay, 17-33.

12Voir Eliade, 108-17.

13A propos des relations de Freud et de Lacan avec le mythe de l'androgyne, voir Weil, 3-11. Ajoutons que Freud s'est toujours senti mal a I'aise avec la notion de bisexualite psychique.

14Pour la symbolique de douze et de treize, voir Chevalier et Gheerbrant, 365-66, 964-65.

15Voir K. Weil, 63-67.

16Ne pourrait-on pas voir ce dedoublement dans l'insistance meme qu'a l'auteur de se faire appeler par ses proches «J.-J.» au lieu de Jean-Jules? (Tranquille 36)

17Pourtant le bilinguisme semble etre un avantage comme le demontre non seulement les difficultes de Fauve, mais celles d'un autre unilingue francais, le protagoniste de «Qu'est-ce qu'elle dit?» dans Ville rouge, qui se fait duper (cu-rieusement par quelqu'un de bilingue) parce qu'il ne connait pas l'anglais. is

18Dans un «Curriculum Vitae», suggere par H. Tranquille (143), Richard ecrit que, dans son deuxieme roman «Quel beau jour que celui-ci» (s'agirait-il du Journal sous un autre titre?), «il veut prouver la priorite des sens sur les sentiments et aussi peut-etre essayer d'epurer la langue francaise».

19D'apres Roger Lemelin, «Jean-Jules etait un petit peu comme Saint-Denys Garneau : tres beau garcon, avec des traits presque feminins. [...] Je ne sais pas si Jean-Jules etait homosexuel, mais il en parle dans ses recits de voyages en train et dans la plupart de ses ecrits.» (157-58)

20Voir a ce sujet Romantic Androgyny: The Women Within de D. Long Hoeveler.

21Voir Symbolic Wounds de B. Bettelheim.

22Kristeva, 71.

23Le reve le plus evident est de procreer sans l'aide de femme, elimination de la mere pour prendre sa place aupres du pere : reve d'ailleurs que la societe ho-mosociale tente de realiser a tous les niveaux et cela depuis des millenaires.

OUVRAGES CITES OU CONSULTES

Albouv, Pierre, Mythes et mythologies dans la litterature francaise. Paris, Armand Colin, 1969.

L'Androgyne, Paris, Albin Michel, 1986.

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Bergeron, Leandre, «Journal d'un hobo», Livres et auteurs canadiens 1965, Montreal, Editions Jumonville, 1966, 52-53.

Bettelheim, Bruno, Symbolic Wounds, New York, Collier, 1962.

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Deleuze, Gilles, Critique et dinique, Paris, Ed. de Minuit, 1993.

Dynes, Wayne R-, ed., Encyclopaedia of Homosexuality,. N. Y., Garland, 1990.

Eliade, Mircea, Mephistophelcs et 1'androgyne, Paris, Gallimard, 1962.

Gray, Louis Hebert, ed., The Mythology of All Races, Vol. X., N.Y., Cooper Square Publishers, Inc., 1964.

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