Frontmatter - Éditorial

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Éditorial

Brian S. Osborne
Le rédacteur en chef invité

1 Un des principaux personnages du dernier roman de Jane Urquhart, A Map of Glass, est un spécialiste de la géographie historique. C’est « un homme dont la profession lui permettait d’explorer non seulement les phénomènes géologiques, mais aussi les traces d’activités humaines laissées sur la surface texturée de la terre1. » Pour lui, « le monde entier est une sorte de braille, si vous envisagez les choses sous cet angle », et donc « il prêtait une attention particulière à son passé enchâssé dans son présent » dans ses « rapports compliqués avec le paysage ». Cette perspective archéologique consistant à supprimer la surcharge du présent dominant pour exposer les traces d’activités et des priorités passées dans les couches successives en a incité certains à considérer le paysage comme un « palimpseste » qui permet de déchiffrer des impressions passées. John Stilgoe va même plus loin2. Il soutient que certains ont la plus grande perspicacité des « lecteurs de boules de cristal », des gens qui voient des choses qui échappent aux autres, grâce à une vision accrue qui leur permet d’aller à l’intérieur, à travers et au-delà des mondes visibles.

2 Évidemment, bien qu’il soit associé à l’art, le paysage n’est pas seulement une catégorie visuelle. Les écrivains se sont depuis longtemps penchés sur la façon dont nous comprenons les « lieux » que nous habitons physiquement et men tale ment : selon Gerard Manley Hopkins, les inscapes (habituellement traduits par « paysages intérieurs ») sont des représentations mentales de nos mondes habités tandis que les chronotopes de M. Bhaktin allient temps et espace ou histoire et géographie3. Ces lieux distinctifs fournissent un diagnostic de la nature des pratiques culturelles de longue date d’une société pour s’inscrire dans un terroir. Pensez au Québec rural ou à la Saskatchewan au Canada, à la Provence ou à la Bretagne en France. En fait, les impressions de lieux comme « la campagne anglaise » ou « la Toscane » ont depuis longtemps transcendé les réalités matérielles pour devenir des concepts idéa lisés de processus sociaux et éco nomiques complexes.

3 Mais le point le plus important concernant les paysages est peut-être qu’ils ne sont plus seulement des assemblages de noms tels que « bâtiments », « champs », « outils » et « horizons ». Les considérations de l’école de Sauer à Berkeley sur les paysages terrestres en tant que témoins de la diffusion de la culture, de lieux culturels et d’autres approches spatiales de la dynamique des systèmes culturels ne sont pas suffisantes4. L’étude de D. W. Meinig sur « les paysages ordinaires » et la « topophilie » de Yi-Fu Tuan ont jeté les bases d’une interprétation plus symbolique d’un monde modelé par la culture5. Elles ont mené à une stimulante exploration par Porteous de paysages imprimés dans le cerveau, dénommés smellscapes, bodyscapes, soundscapes, inscapes et pornoscapes, et aux expériences spatiales de Shield, qui constituent « la géographie imaginaire des espaces et des lieux6 ».

4 Cette « lecture » du paysage en vue d’y trouver des sens cachés s’est poursuivie par l’application de concepts comme le discours, le texte et la métaphore, qui exposaient la dynamique déterminante d’un espace et d’un temps à forte charge symbolique afin de trouver un sens profond aux questions fondamentales de notre monde moderne : la Nature, l’habitat, l’identité individuelle, culturelle et nationale, les lieux de refuge et les lieux de trauma7. D’autres se sont concentrés davantage sur les interprétations du paysage en arts visuels, en littérature, en musique et au cinéma pour mieux comprendre les images, mythes et symboles associés aux espaces et aux lieux8.

5 Mitchell est allé plus loin en déclarant que le paysage joue un rôle important dans les systèmes de pouvoir, « non comme objet à regarder ou texte à lire, mais comme procédé de formation des identités sociales et objectives9 ». Selon lui – et d’autres – le paysage n’est pas une dénomination, c’est une action10. Plusieurs mécanismes et organismes ont servi à créer un lien émotionnel avec certains pans d’histoire et de géographie. C’est dans ce contexte que les concepts de monuments, de commémorations et de représentations prennent tout leur sens, soit le balisage du temps, la configuration du paysage et la ritualisation du souvenir. Comme le paysage est le principal dépositaire de la symbolique du temps et de l’espace, plusieurs nouveaux auteurs se sont éloignés de l’interprétation du paysage comme une manifestation extériorisée de l’activité humaine ou un réceptacle passif de signifiants et le voient plutôt comme un agent actif du souvenir11.

6 De tels concepts devraient nous informer sur la façon de lire, d’interpréter et de décoder le monde qui nous entoure plutôt que de le diviser en terrains, le mesurer et l’entourer de mystère. Ainsi, dans ce numéro de la Revue d’histoire de la culture matérielle, nos discussions seront cen trées sur des concepts tels que la Nature, le symbolisme de l’espace et des lieux, la mythologie, l’histoire, le patrimoine et les ensembles imbriqués d’identités individuelles, régionales et nationales, c’est-à-dire la construction de mondes naturels, d’espaces économiques, d’endroits légendaires, de patries mythiques et de lieux de contestation.

7 C’est dans ce contexte que l’appel de textes pour ce numéro spécial consacré au paysage signalait les thèmes abordés ici : des études qui vont au-delà de la concentration traditionnelle sur des cadres ruraux pour se pencher sur des paysages de rue, des paysages formés par la ville et dans le monde industrialisé, des paysages de production et de perturbation et des paysages qui reflètent ce que nous sommes et donnent un aperçu de ce que nous deviendrons, par leur pouvoir d’exprimer l’énergie, les valeurs et les priorités humaines, ainsi que des études sur les relations des humains avec des lieux spécifiques qui préservent l’identité et la mémoire collective. À cet effet, nous recherchions des écrits qui représenteraient le paysage comme un lieu matériel, un texte d’interprétation, une image réflexive et un agent d’appartenance. Plusieurs se sont montrés à la hauteur de la tâche.

8 Michael Wilson a posé une question qui suscite la discussion : comment les sociétés nomades s’inscrivent-elles dans un lieu ? De prime abord, on pourrait penser que leur influence, en tant que collectivités de passage dans le temps et l’espace et avec des technologies de bas niveau, serait plutôt négligeable. Cependant, selon Wilson, ces sociétés génèrent elles aussi de puissants assemblages de signes et de symboles enchâssés dans les paysages culturels qu’elles traversent selon des itinéraires réglés. Réifiés par le rituel et le cérémonial, ces emplacements symboliques ont longtemps servi à renforcer les rapports et l’unité des peuples nomades avec des lieux, des gens et le cosmos.

9 Dans un contexte tout à fait différent, Phil Mackintosh tourne son regard averti vers la construction de paysages de rues à Toronto dans les années 1890. Quoi de plus terre à terre que le monde prosaïque des surfaces de rues asphaltées ? Mais, d’après lui, l’asphalte n’était pas simplement un net progrès pour le transport mais plutôt la démonstration symbolique d’une impulsion progressiste déterminante qui alliait l’esthétique, l’hygiène, le cyclisme, le féminisme et les forces de la modernisation. Moi qui pensais que l’asphalte s’appliquait aux surfaces lisses des routes !

10 En corollaire et peut-être en réaction à la modernité et l’urbanisation excessive, quelques Canadiens de l’époque se sont tournés vers la Nature bucolique. Dans leur étude sur « les paysages sensoriels », Kirsten Greer et Laura Cameron situent le phénomène de « l’observation d’oiseaux » dans le cadre d’un rapport particulier avec le paysage et la formation d’une identité individuelle et collective liée au fait que cette activité associait les gens à des lieux spécifiques. Alors que les Canadiens s’attaquaient au problème de la « grande mutation » de la campagne à la ville, de la colonie à la nation et de l’individuel au collectif, « l’expérience sensorielle des oiseaux » a joué un rôle dans les géographies imaginatives et morales naissantes au cœur des discours indigènes et exclusifs du jeune pays qu’était le Canada.

11 Une autre échelle de formation d’identité est abordée par Matthew Hatvany dans son enquête sur les « mâts totémiques » de l’autoroute Dufferin-Montmorency à Québec. La paroisse Notre-Dame, jadis un quartier ouvrier de quelque deux mille personnes, a disparu du paysage urbain du quartier Saint-Roch, remplacée par des rangées de piliers de soutènement pour l’autoroute su rélevée. Matthew Hatvany analyse la puissance iconographique et le contre-pouvoir des graffitis peints par des artistes locaux dans des zones d’ombre sous les viaducs, de même que la stratégie des programmes lancés par la province visant la réalisation de murales plus romantiques et de bon ton. Son étude se concentre surtout sur les façons par lesquelles l’industrie touristique et le pouvoir absolu des entreprises d’édification de monuments approuvés par la province conspirent pour faire en sorte que les « mâts totémiques » ne nuisent ni à la commémoration par Québec de son 400e anniversaire ni à la présentation de l’image idéale qu’a la ville d’elle-même.

12 Enfin, dans leur « qualification socioculturelle » du paysage, Sylvain Paquette, Philippe Poullaouec-Gonidec et Gérald Domon effectuent une revue critique des origines de l’idée de paysage. Ceci fait, ils s’éloignent des « acceptions classiques » qui réduisent le paysage à un « cadrage visuel ». Ils souhaitent plutôt adopter de nouvelles perspectives qui enrichissent notre compréhension des questions sociales actuelles « d’environnement, de patrimoine, de cadre de vie ou de bien-être ». À cet effet, l’article prône « une position socioculturelle susceptible d’embrasser les multiples manifestations de l’expérience du paysage ».

13 Toutes ces études avancent que le monde se compose de lieux distinctifs qui émergent de la synergie du temps et de l’espace, de la légende et du lieu, de l’histoire et de la géographie et servent à mettre en valeur la continuité, le sens et l’identité culturelle des peuples12. Comme Robert David Sack le dit si bien, « le lieu et le paysage qui l’entoure font partie de la mémoire et de l’identité d’une personne. Ses caractéristiques sont souvent utilisées comme moyens mnémotechniques […] qui nous aident à nous souvenir et donnent un sens à notre vie13 ». Ainsi, plutôt que d’être un phénomène extérieur que l’on regarde, le paysage est vraiment un terrain complexe dans lequel on retrouve symboliquement les valeurs de la société, la promotion de l’identité et le désir de passer à l’action.

Le rédacteur en chef invité,
Brian S. Osborne
NOTES
1 Jane Urquhart, A Map of Glass (Toronto : McClelland & Stewart, 2005).
2 John R. Stilgoe, Landscape and Images (University of Virginia Press : Virginia, 2005).
3 W. H. Gardner (éd.), Poems and Prose of Gerard Manley Hopkins (Harmondsworth : Penguin Books, 1976) et M. Bakhtin, « Forms of Time and of the Chronotope in the Novel: Notes Towards a Historical Poetics », dans Michael Holquist (éd.), The Dialogic Imagination (Austin : University of Texas Press, 1981), p. 84-258.
4 C. O. Sauer, « The Morphology of Landscape », dans Land and Life: A Selection from the Writings of Carl Ortwin Sauer (Berkeley : University of California Press, [1925] 1963).
5 D. W. Meinig, (éd.), The Interpretation of Ordinary Landscapes: Geographical Essays (New York : Oxford University Press, 1979) ; J. B. Jackson, Discovering the Vernacular Landscape (New Haven : Yale University, 1984) ; J. R. Stilgoe, Common Landscape of America, 1850 to 1945 (New Haven : Yale University, 1982) ; D. Lowenthal, The Past is a Foreign Country (Cambridge : Cambridge University, 1985) ; E. Relph, Place and Placelessness (Londres : Pion, 1976) ; Yi-Fu Tuan, Topophilia (Englewood Cliffs : Prentice Hall, 1974), Space and Place (Minneapolis : University of Minnesota, 1977) et Segmented Worlds and Self (Minneapolis : University of Minnesota, 1982).
6 D. Porteous, Landscapes of the Mind: Worlds of Sense and Metaphor (Toronto : University of Toronto, 1990) et R. Shields, Places on the Margin: Alternative Geographies of Modernity (Londres : Routledge, 1992).
7 Erin Manning, Ephemeral Territories (Minneapolis : University of Minnesota Press, 2003).
8 Barbara Bender, Landscape: Politics and Perspectives (Oxford : Berg, 1983) ; M. Bunce, The Countryside Ideal: Anglo–American Images of Landscape (London : Routledge, 1994) ; G. A. Sullivan, The Drama of Landscape: Land, Property, and Social Relations on the Early Modern Stage (Stanford : Stanford University Press, 1998) ; D. Cosgrove et S. Daniels (éd.), The Ico nog raphy of Landscape: Essays on the Symbolic Representation, Design, and Use of Past Environments (Cambridge : University of Cambridge, 1988) ; B. S. Osborne, « The Iconography of Nationhood in Canadian Art », dans Cosgrove et Daniels, Iconography of Landscape, p. 162-178 ; D. Cosgrove, Social Formation and Symbolic Landscape (Madison : University of Wisconsin Press, 1998) ; S. Daniels, Fields of Vision: Landscape Imagery and National Identity in England and the United States (Princeton : Princeton University Press, 1993) ; D. Matless, Landscapes and Englishness (Londres : Reaktion Books, 1998) ; A. R. H. Baker et G. Biger (éd.), Ideology and Landscape in Historical Perspective (Cambridge : Cambridge University Press, 1992) ; T. J. Barnes et J. Duncan, (éd.), Writing Worlds: Discourse, Text, and Metaphor in the Representation of Landscape (London : Routledge, 1992) ; D. Hayden, The Power of Place:Urban Landscapes as Public History (Cambridge, Mass. : MIT Press, 1999).
9 W. J. T. Mitchell, Landscape and Power (Chicago : University of Chicago Press, 1994).
10 M. Keith et S. Pile, Place and the Politics of Identity (London : Routledge, 1993) ; S. Zukin, Landscapes of Power: From Detroit to Disney World (Berkeley : University of California Press, 1991).
11 S. Schama, Landscape and Memory(New York : Knopff, 1995) ; W. J. T. Mitchell, Art and the Public Sphere (Chicago : University of Chicago Press, 1992) ; J. Gillis, (éd.), Commemorations: The Politics of National Identity (Princeton : Princeton University Press, 1994) ; J. Bodnar, Remaking America: Public Memory, Commemoration, and Patriotism in the Twentieth Century (New York : Princeton University Press, 1992) ; M. Kammen, Mystic Chords of Memory: The Transformation of Tradition in American Culture (New York : Knopf, 1991) ; P. Nora, Realms of Memory: The Construction of the French Past, vol. 1 : Conflicts and Divisions (New York : Columbia University Press, 1996).
12 B. S. Osborne,« Landscapes, Memory, Monuments, and Commemoration: Putting Identity in its Place », Canadian Ethnic Studies, vol. 33, no 3 (2001), p. 39-77 ; « Locating Identity: Landscapes of Memory » (bibliographie raisonnée), Choice, vol. 39, no 11-12 (2002), p. 1903-1911 ; « The Place of Memory and Identity », Diversities, vol. 1, no 1 (été 2002), p. 9-13, et « Placing Culture, Setting our Sites, Locating Identity: From Native Pines to Subversive Dahlias! » (Ottawa : Strategic Research and Analysis Directorate, Department of Canadian Heritage, Initiative to Study the Social Effects of Culture [ISSEC], 2005).
13 Robert David Sack, Homo Geographicus: A Framework for Action, Awareness, and Moral Concern (Baltimore : Johns Hopkins, 1997), p. 135.