Research Reports / Rapports de recherche - Le rôle de la tonnellerie dans la réglementation de la pêche au début du XIXe siècle

Research Reports / Rapports de recherche

Le rôle de la tonnellerie dans la réglementation de la pêche au début du XIXe siècle

Eileen Marcil
Université Laval

1 Depuis plus d'un siècle, les pêcheurs européens avaient exploité le golfe du Saint-Laurent et les mers avoisinantes, y soutirant une riche moisson,1 lorsqu'en 1618 Champlain fit récit de ses voyages au Canada. Le fondateur de Québec fut à tel point impressionné par l'abondance du poisson qu'il estima que la colonie pourrait y retirer un revenu annuel d'au moins deux millions de livres.2

2 En 1666, un an après avoir été nommé intendant de la Nouvelle-France, Jean Talon écrivit au ministre Colbert: «J'ay fait commencer la pesche de la morue dans le fleuve et j'ay reconnu qu'elle s'y pouvait faire abondamment et avec bénéfice.»3 Malheureusement, son intendance prit fin en 1672 et ce ne fut qu'un autre de ses projets qui essuya un échec. Une ordonnance de 1686, de l'intendant Jacques Demeulles, qui proclama «les vaisseaux venus de France auront les graves, galets et vignaux préférablement aux habitants qui demeurent sur les lieux», démontre l'attitude officielle de ses successeurs. Malgré l'optimisme de Champlain et la conviction de Talon, ce ne sont pas les colons mais plutôt les pêcheurs français métropolitains qui continuèrent, presque exclusivement, à profiter de la pêche.4

3 Néanmoins, les Canadiens entreprirent de faire, sur une modeste échelle, la chasse au loup-marin, la pêche au marsouin, aux anguilles, au saumon, à la morue et aux autres poissons,5 mais en restant toujours tributaires de la France pour l'approvisionnement en sel, denrée indispensable à la conservation.6 Des contrats dans les greffes des notaires aux Archives nationales du Québec nous donnent un aperçu du genre de commerce qui s'effectuait. Ces documents traitent des petites entreprises, des marchés ou des sociétés formées entre marchands et autres, surtout des Canadiens mais parfois avec des Français, pour acheter et exploiter des bateaux de pêche.7 On y trouve aussi des engagements de commandants, d'équipages et de pêcheurs parmi lesquels figurent des tonneliers, engagés pour travailler de leur métier mais aussi pour faire la pêche.8 De toute évidence, il y aurait eu au moins deux de ces tonneliers qui devinrent commandants de barque.9

4 Durant le deuxième quart du XVIIIe siècle, l'industrie de la pêche, ayant pris de l'ampleur, donna des indices d'un potentiel future. Le rendement laissait tout de même à désirer, n'approchant nullement celui de la flotte rivale de la Nouvelle-Angleterre. En plus des limites imposées par le manque de capital et de main-d'œuvre qualifiée, les installations de pêche sédentaire et les flottes subissaient les ravages des corsaires anglais dans le golfe, qui décimaient leur modeste production.10

5 À la suite du Régime français, malgré les activités des commerçants de fourrures dont les engagés faisaient la pêche aussi bien que la chasse,11 et malgré les efforts des pêcheurs-commerçants qui, en 1770, venus de l'isle de Jersey, adoptèrent la péninsule gaspésienne comme demeure et structurèrent l'industrie de la morue, l'industrie de la pêche dans l'ensemble fut lente à profiter de la moisson très féconde qui était à sa portée.12 En 1823, l'Assemblée législative décida que le temps était venu d'accorder à l'industrie non pas l'aide financière que d'aucuns réclamaient,13 mais l'appui d'une loi régissant l'exportation du poisson afin d'assurer que le produit exporté serait d'une bonne qualité et que les normes seraient maintenues. Pour exercer ce contrôle, un inspecteur devait être nommé. On s'adressa au tonnelier.14

6 La tonnellerie avait toujours fait partie intégrante de l'industrie de la pêche, car on triait le poisson dans de larges cuves fabriquées par le tonnelier et on encaquait et transportait le poisson en baril. Les pêcheurs eux-mêmes se tenaient souvent debout dans de grands tonneaux pour s'abriter des éléments lorsqu'ils péchaient en mer, et il arrivait fréquemment au tonnelier de faire partie de l'équipage d'un bateau de pêche pour veiller au bon état des récipients, pour monter ceux qu'on apportait en bottes15 et pour faire le fonçage, c'est-à-dire fermer les barils au fur et à mesure de la salaison et de l'empaquetage. Même si la loi n'exigeait pas que l'inspecteur de poisson et d'huile soit tonnelier, il lui fallait une bonne connaissance du métier à cause de la nature de son travail. Le tarif d'inspection stipulait clairement que les taux couvraient et comprenaient «la peine et les frais de tonnellerie que l'inspecteur pourra encourir dans l'exécution du devoir....»

7 Selon la loi de 1823, régissant l'exportation du poisson sortant des ports de Québec et de Montréal, le produit devait être en parfait état et adéquatement saumuré ou salé. On devait encaquer le saumon dans des quarts ou des demi-quarts renfermant 200 et 100 livres de poisson ou dans des tierces ou des demi-tierces en contenant 300 et 150 livres. Tout petit poisson ordinairement embarillé entier avec du sel serait «encaqué, serré et de champ». Saumuré ou salé, le hareng devait être mis dans des quarts, des demi-quarts, des barils ou des caisses. Toute autre variété, sauf la morue sèche, serait empaquetée dans des barils de 28 gallons ou des demi-barils de 14 gallons, mesure de vin.

8 À l'aide d'un fer à étamper, l'inspecteur devait indiquer la nature du contenu, que ce soit saumon, maquereau ou hareng et la provenance, c'est-à-dire Québec ou Montréal. Il indiquait aussi que le produit avait subi l'inspection et s'avérait vendable. Finalement, il ajoutait les initiales de son nom de baptême, son nom de famille en entier et la date de l'inspection. Si, par contre, le poisson était de qualité inférieure ou mal embarillé, le baril était rejeté et étampé en conséquence. On étampait de la même façon les futailles renfermant l'huile, signalant la nature du contenu, soit huile de phoque ou de baleine, ou simplement du poisson.

9 Une réglementation particulière s'appliquait à la morue sèche. Il était stipulé que celle-ci serait embarillée sous la direction et en présence de l'inspecteur, dans des boucaults ou des quarts de chêne ayant des fonds de pin, d'épinette ou autre bois mou. La morue sèche de première qualité était désignée Madère et celle de qualité inférieure, Inde occidentale. On doit noter que les normes différaient à l'égard de la morue séchée au soleil et la morue saumurée et salée.

10 On comptait trois classes de barils servant à l'exportation de la morue sèche. Les barils de la première classe mesuraient 42 pouces de longueur de douves, les fonds, 32 pouces de diamètre entre les extrémités, et ces récipients devaient contenir au moins huit quintaux de poisson. Ceux des deuxième et troisième classes mesuraient également 42 pouces de longueur mais les diamètres des extrémités comptaient 28 et 22 pouces. Ils renfermaient respectivement au moins six et quatre quintaux. Cependant, la morue sèche pouvait être empaquetée dans des quarts de dimensions moindres ou dans des caisses, ou même être exportée «en grenier», soit en vrac, pourvu qu'elle ait été triée par l'inspecteur qui remettrait ensuite au propriétaire ou à l'expéditeur un certificat attestant la qualité et la quantité.

11 On peut juger du mérite de ce statut par le fait que, durant les années subséquentes, on mit en vigueur d'autres lois visant cette fois la mise en marché du poisson destiné à la consommation domestique aussi bien que l'exportation.16 Ces nouvelles lois, plus élaborées, établissaient non seulement les dimensions des barils appropriés aux différentes sortes de poisson, mais les essences proscrites ou propres à leur confection. Elles précisèrent l'épaisseur des douves, des fonds et des cercles, en stipulant même le nombre de cercles requis. En outre, la standardisation des barils rendait le négoce d'autant plus facile et les commerçants pouvaient de confiance placer leurs commandes.

12 Jusqu'à la première moitié du XXe siècle, l'industrie de la pêche comptait toujours sur la tonnellerie. En effet, dans plusieurs cas, les pêcheurs eux-mêmes étaient tonneliers à leurs heures, fabricant des barils durant les mois d'hiver, soit pour leur propre usage ou à l'intention des industries locales.17 Nous connaissons au moins un cas où une entreprise de pêche établit elle-même sa propre tonnellerie sur la plage.18 De nos jours, la tonnellerie n'a plus sa place au sein de cette industrie où, comme dans les érablières, la technique moderne l'a remplacée. Le poisson frais est expédié en récipients de plastique, mais le poisson est en majeure partie congelé et vendu en boîtes de carton.

13 Toutefois, sur la côte Nord, où les anciennes coutumes n'ont pas toutes disparu, on vend encore le poisson en baril à l'occasion.

Eileen Marcil
NOTES
1 Jacques Mathieu, «L'héritage d'Adam, (1000-1600)», dans Histoire dit Québec, réd. Jean Hamelin, St-Hyacinthe, Québec, Edisem, 1976, pp. 63-69.
2 H.P. Biggar, réd., The Works of Samuel de Champlain, 6 vols., Toronto, The Champlain Society, 1925, vol. 2: 340-341.
3 Rapport de l'archiviste de la Province de Québec, 1930-3 1, p. 60.
4 Jean Hamelin, Économie et société en Nouvelle-France, Québec, Presse université Laval, 1970, p. 34.
5 Greffes des notaires, Archives nationales du Québec [ANQ]. Voir, comme exemples, les engagements des pêcheurs, gr. Barolet, 10 février 1733; gr. Pinguet, 17 avril 1737; gr. J.C. Panet, 13 mai 1749.
6 Jean Hamelin, Economie et société..., p. 29.
7 Voir l'acte de société entre Marie Couillard, femme de Jacques de LaLande-Gayon, seigneur en partie de Sept Isles et Mingan, et François Viennay-Pachot, marchand de Québec, gr. Genaple, 31 mars 1688 et de nouveau, gr. Chambalon, 31 mars 1696. Aussi, le marché entre Denis Riverin, marchand de Québec, et Guillaume Maret, marchand de Bordeaux et commandant du navire Sainte-Anne, gr. Chambalon, 3 août 1693.
8 Voir gr. Gilles Rageot, 5 et 30 septembre 1689.
9 Gr. Chambalon, 20 mars 1699 et 27 octobre 1701.
10 Jean Hamelin, Économie et société..., p. 34.
11 Le greffe de Jacques Voyer, 1802-1812, est une riche source de ces engagements.
12 Fernand Ouellet, Histoire économique et sociale du Québec, 1760-1850, Montréal, Fides, 1971, p. 304.
13 Ouellet écrit ainsi «Leur poisson est de qualité médiocre et mal empaqueté. Il ne saurait par conséquent supporter la concurrence extérieure» et encore en parlant des pêcheries, «...elles n'ont pas atteint, dit-on. le degré d'importance qu'elles auraient pu avoir». Ibid., pp. 304-305.
14 Statuts provinciaux du Bas-Québec, 3 Geo. IV, c. 16, 1823.
15 Signifie l'ensemble des parries d'un tonneau qui a été démonté pour l'expédition.
16 Voir 4 Geo. IV, c. 1, 1824; 13 et 14 Vic , c. 43, 1850; 20 Vic. c. 21, 1856; et 37 Vic. c. 45, 1874.
17 Francine Lelièvre, «Histoire humaine au parc national Forillon», ms. non publié, p. 194.
18 Soit celle de Robin Jones & Whitman, à Place Pebiac, qui brûla au mois de juin 1964.