Articles - Un passé en quête d'avenir

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Un passé en quête d'avenir

Paul-Louis Martin

1 J'aimerais bien vous prédire l'avenir des historiens de la culture matérielle, mais on m'a refusé le jeune agneau dont j'avais besoin pour vous interpréter les « augures ». . . . Alors j'ai insisté qu'on ne me mette pas à la fin de ce colloque car je n'ai rien d'un prophète, ni d'un chaman, ni d'un prêtre d'aucune sorte pour m'arroger ce privilège d'avoir le dernier mot, de mettre le point final à cette savante assemblée.

2 En réalité, soyons un peu sérieux, je frémis à la seule idée de vous présenter quelques expériences de travail que je me refuse encore à considérer comme déterminantes pour l'avenir de qui que ce soit. Tout au plus, suis-je prêt à admettre qu'il faut bien une base de discussion, comme il faut bien que quelqu'un soit le dernier à parler, et je souhaite que chacun de vous apporte tantôt sa contribution et sa propre vision d'un sujet pour le moins très empirique. Sujet qui pourrait s'énoncer comme suit: où s'en va l'historien de la culture matérielle.

3 Pour y répondre convenablement, j'ai cru bon distinguer deux champs d'exercice ou d'expérience offerts à notre discipline: le premier, plus traditionnel, plus directement concerné par les recherches historiques antérieures contemporaines et que je nomme simplement le champ de « l'interprétation ». Le second champ, et là c'est trop dire, le sentier plutôt qui me semble se dessiner depuis peu, se rattache à la lutte contre l'uniformisation. Il côtoie d'autres sciences humaines qui tentent, dans un effort commun, d'aménager l'avenir matériel des sociétés en respectant mieux leurs personnalités culturelles. Dans cette foulée nouvelle se situent quelques expériences de tourisme culturel, et d'écomuséologie. Mais avant d'aborder l'une et l'autre, j'attire votre attention sur un point. Vous avez dû noter l'emploi du terme « historien » à la place du mot « histoire ». Il signifie de ma part une préférence en l'individu, plus immédiatement maître de ses orientations intellectuelles et de ses démarches méthodologiques. En effet, une science trop bien définie se laisse facilement enfermer dans une dialectique étouffante, tandis que la curiosité du chercheur individuel reste la garantie la plus sûre du renouvellement du discours, qu'il soit historien, écologiste, biologiste ou autre. D'où il résulte que l'histoire de la culture matérielle ira dans les directions que lui traceront non seulement des historiens mais aussi des gens venus d'autres disciplines. Voyons cela de plus près.

UN AVENIR PRÉVISIBLE

4 Il y a un avenir proche, déjà mis en train, pour les interprètes de la culture matérielle. Comment l'entrevoir ? Tout d'abord en poussant au maximum le premier niveau de perception sensible de l'objet et en fouillant davantage au-delà de ses apparences. L'exemple des artisanats pré-industriels (forge, ferblanterie, cordonnerie) qui font l'objet de recherches et ensuite de mise en valeur en musée, ici même au Musée national de l'Homme et dans plusieurs musées provinciaux, constitue sûrement une démarche à multiplier et à étendre à d'autres secteurs de la civilisation matérielle.

5 L'historien ne doit plus se contenter du stade descriptif, de l'élaboration des séries d'objets ou de témoins, il lui faut faire éclater son document. Que le mode de communication avec le public soit l'écrit, l'audio-visuel ou l'exposition, l'historien profite du fait que son document matériel attire l'attention, tombe d'une façon ou de l'autre sous les sens du visà-vis ; l'objet sert de motif, de prétexte, d'entraînement pour expliquer, exposer et faire connaître une réalité passée, beaucoup plus large que sa valeur intrinsèque ou esthétique parfois limitée. De cette façon, l'historien est appelé à jouer un rôle beau-coup plus grand qu'autrefois dans la formation de la conscience historique. Je n'irais pas jusqu'à affirmer que l'enseignement de l'histoire traditionnelle va disparaître, mais faute d'avoir su s'incarner et se concrétiser, il a perdu l'intérêt des jeunes et des vieux qui, par ailleurs, se retournent spontanément vers le bien culturel, le site technologique et l'objet d'art ou d'ethnographie. Les objets parlent mieux et plus clairement au coeur comme à la raison de la plupart des gens, mieux en tout cas que des savants concepts à circulation limitée.

6 Qui peut affirmer que nous avons épuisé les formules d'enseignement de l'histoire à l'élémentaire et au secondaire? Certaines expériences pédagogiques dans la région de Québec ont pris la forme d'une enquête sur le terrain, d'une véritable mise en scène des ascendants familiaux et de leur milieu matériel de vie, effectuée à partir de tous les types de documents-témoins disponibles. Du coup, l'éveil aux notions de temps, d'évolution, et aux phénomènes des civilisations révolues a pris une forme durable, ni académique, ni factice.

7 Et que dire alors de tous les autres niveaux pédagogiques, jusqu'à l'éducation permanente dont on prétend qu'elle sera demain l'ossature vivante de notre vie de citoyen responsable ? Que dire encore, qui n'aient été tentés, mais sûrement pas poussés jusqu'aux limites, des moyens de communication visuelle et audio-visuelle ? Quant à la muséologie, une interprétation nouvelle précise sa voie depuis quelques années. Certains appellent ce courant « le musée hors les murs », le musée éclaté, d'autres « l'écomusée », qu'en est-il au juste? Je ne veux pas m'engager dans la définition de chacune des formes d'interprétation qui ont surgi depuis quelque temps ici. Le plus important serait de reconnaître le principe commun à la plupart d'entre elles: celui de la recherche d'identité, autant individuelle que collective. Bousculés que nous sommes par nos propres systèmes de production, dévorés jusque dans nos loisirs par des mécanismes aux appétits sans frein, nos sociétés connaissent de moins en moins le recul, la réflexion, la relativisation de tous les phénomènes. Même les plus lucides sont souvent braqués sur un arbre qui empêche de voir la forêt.

8 Là se situe pourtant la muséologie nouvelle. Le musée devient la mémoire collective, le foyer de la réflexion prolongée dans le temps jusqu'au présent. Et là se situe le travail de l'historien de la culture matérielle, de l'historien de l'art, du sociologue qui, dans une approche multidisciplinaire (c'est encore mieux) participent aux interrogations des citoyens. Dans la mesure où un écosystème constitue une chaîne de maillons essentiels les uns aux autres, le musée (ou mieux le travailleur en musée) s'implique socialement et cesse de vivre à part comme entité plus ou moins parasitaire. Dans certains cas, c'est le musée lui-même qui, par son existence, joue un rôle essentiel (parc naturel ou culturel, musée de plein air) mais le plus souvent c'est la perception des travailleurs en musée qui déterminera au rythme du quartier, de la ville, de la région l'importance donnée à un sujet. Fondamentalement, il s'agit de faire jouer à l'histoire, via les objets, les musées, les montages, un rôle plus grand dans le corps social où elle vit depuis trop longtemps en recluse.

9 Quand on voit des comités de citoyens, des facultés d'architecture ou d'aménagement, des groupes de pression, organiser spontanément des expositions, des publications, des maquettes sur l'évolution d'arrondissements urbains ou naturels menacés par le développement aveugle, il y a là écomuséologie, et les historiens de la culture matérielle ne doivent plus en être absents.

10 Par ailleurs, certaines expériences produisent des résultats non soupçonnés. En voici deux exemples: il y a quatre ans, dans un musée régional du Québec, un projet inusité vit le jour. Il s'agissait de confier la recherche, la préparation et le montage d'une exposition sur le tissage domestique traditionnel à un groupe de jeunes inadaptés sociaux (17-23) inscrits sur les listes du bureau de service social de la localité. La plupart d'entre eux n'avaient jamais travaillé, ayant interrompu leurs études pour diverses raisons. Leur profil commun s'appelait: absence de motivation, refus de la société, desabusement, identité imprécise sans passé ni avenir. Une travailleuse sociale et un historien les encadrèrent pendant quatre mois, les obligeant à quelques lectures, à des interviews dans leur milieu familial (ce qui permit à certains de renouer contact), bref à des tâches muséographiques simples mais qui devenaient pratiquement thérapeutiques dans les circonstances. Puis il y eut l'apprentissage de la vie de groupe, le partage des responsabilités, et enfin le montage concret de l'exposition fort animée qui eut d'ailleurs un grand succès. Les participants durent ensuite s'intégrer à la vie normale. Trois d'entre eux (sur dix) y réussirent définitivement. Et l'évaluation finale du projet par le ministère des Affaires sociales faisait état de gains psychologiques très importants pour tous les autres membres. Très modestement, l'historien et le musée avaient contribué à situer des individus, socialement et culturellement.

11 L'autre exemple que je veux offrir concerne la production de films ethnographiques que nous fîmes en 1974-1975 sur différents métiers en voie de disparition: ferblantier, cordonnier, pêcheur à l'anguille, et autres. Bien sûr le but principal n'était pas que de décrire ces métiers. Mais, par la suite, un autre objectif, imprévu celui-là, s'avéra aussi atteint: la présentation des films dans les villages où ils avaient été tournés et, par la suite, au réseau national de télévision, amena une conscience plus élevée des richesses du patrimoine local, de même qu'une valorisation collective très compréhensible. On le vérifia par la suite dans la fréquentation accrue au musée et à ses activités, dans l'organisation subséquente d'expositions spontanées par les villageois eux-mêmes et, enfin cette année, dans la mise sur pied d'un atelier de loisirs traitant du patrimoine. Là encore, grâce à l'animation de la culture matérielle, une petite collectivité questionne son passé et ses traditions dans l'espoir de trouver des éléments qui la distingue.

12 Ces deux témoignages, auxquels chacun d'entre vous pourrait ajouter une suite ou un égal, ne sont plus des faits isolés parmi les historiens ou les muséologues. Ils nous indiquent l'une des directions qu'il nous faut suivre dorénavant. À deux conditions, toutefois, premièrement que l'on ressere la notion de collection et d'acquisition et, deuxièmement, que l'on investisse plus en ressources humaines que physiques.

13 Il nous faut cesser d'investir massivement dans l'acquisition d'artefacts avant d'avoir en mains des inventaires nationaux et des catalogues des musées régionaux. Avez-vous songé au coût social astronomique que représentent la conservation, l'entretien, et l'entreposage de milliers d'objets ou de documents trop souvent identiques, possédés par plusieurs musées ? Jusqu'où ces entassements nous mènerontils ? Ne voit-on pas des productions de l'ère industrielle récente accéder à des collections? Or, à quoi nous servent le film, le microfilm, les brevets techniques, la photographie sinon à diminuer de plus en plus cette nécessité de posséder des objets ? Au lieu de céder au matérialisme, au goût de la collection, nous devrions plutôt approfondir les périodes obscures de l'histoire. Cela suppose évidemment une seconde condition: l'accent sur les ressources humaines plutôt que sur les équipements physiques. Combien de musées possèdent des recherchistes ? Combien de musées ont un personnel créatif assez dégagé pour affronter l'implication sociale et le défi de l'écomusée ? Trop peu, malheureusement. Pouvons-nous tenter d'y remédier, aujourd'hui ? En réalité, le temps est venu pour l'historien de la culture matérielle de quitter sa réserve pour descendre dans la rue.

UN AVENIR MOINS PRÉVISIBLE

14 Le second champ d'expérience, celui que je préfère appeler sentier, du moins pour l'instant, appartient un peu au domaine de l'interprétation dont on vient de parler, mais beaucoup plus en définitive à celui, plus vaste, de la lutte culturelle contre l'uniformisation. Dans ce combat, dans cet éloge de la différence, comme l'écrit Jacquard, s'alignent toutes les sciences humaines aptes à décrire et à analyser les milieux de vie: géographie, biologie, ethnologie, histoire, et autres. Globalement pris, il s'agit du phénomène de l'identité collective qu'il importe de sauvegarder contre le rouleau-compresseur du nivellement. Car rien ne va plus à rencontre du système de production-consommation que la diversité des milieux matériels, que les personnalités culturelles des collectivités de petite taille, et la menace qui pèse sur elles se glisse insidieusement dans leurs rapports et leurs échanges avec les centres de pouvoir. Or, le phénomène du tourisme forme justement un réseau d'échanges avec les grands centres. Voyons de quelle manière, nous y avons été impliqués.

15 À l'origine de cette expérience, se trouve une démarche englobante de l'histoire, une mise en scène de l'homme dans son milieu. L'éditeur officiel du Québec s'arrête un jour au musée où notre équipe pluridisciplinaire a réalisé un montagesynthèse de l'occupation de l'homme dans l'Est du Québec, depuis la préhistoire jusqu'à nos jours. Un premier contact s'établit. Préoccupé par la pauvreté des instruments et des livres offerts aux voyageurs dans la région, l'éditeur me charge d'explorer quelques concepts de « guides de tourisme ».

16 L'occasion est belle pour analyser du même coup l'ampleur du phénomène moderne du tourisme, le choc des cultures qu'il représente et les effets négatifs qu'il entraîne chez les visités. Je ne reprendrai pas ici tous les éléments qui ont attiré notre attention, je vous renvoie plutôt à la lecture d'Hughes de Varine1 qu'il suffise aujourd'hui de dire que le concept retenu visait trois objectifs:

  • réanimer la notion du tourismeconnaissance, versus le voyage-oubli, le voyage-défoulement ;
  • renverser le rapport actuel qui laisse le visité en état d'infériorité. Le résidant doit, au contraire, se sentir supérieur sur son propre terrain face à un visiteur moins adapté à l'environnement, moins familier ;
  • fournir des données de base sur la perception du « pays » en laissant la plus grande liberté d'action et de circulation.

17 En somme, une approche véritable du tourisme culturel. Et la méthode que nous avons développée s'inspire de l'observation des faits de culture matérielle. Dans la mesure du possible, l'équipe de travail (géographe, ethnologue, botaniste, archéologue) part du visible, du concret, du paysage, du bâti tel qu'il s'offre à l'oeil du passant. Chaque réalité est l'occasion de pénétrer les savoir-faire locaux, les usages, les particularités, les différences, et de les replacer dans la trame historique et économique. Immense travail d'analyse, et ensuite de synthèses, dont nous avons appris les risques et les lacunes, après maintenant quatre essais consécutifs.

18 Mais le résultat paraît très valable: les ouvrages connaissent une diffusion et une utilisation locale de plus en plus étendue qui permettra, nous le souhaitons, une revalorisation de la spécificité. Chez les urbains, plusieurs autres facteurs, dont une éducation touristique à l'école, influent sur le changement probable des mentalités. Là, la partie est encore loin d'être gagnée. Mais le respect progresse, cela se voit dans l'esprit des lois nouvelles qui traitent de décentralisation, d'aménagement des territoires et de gouvernements locaux.

19 Quel rôle peut jouer l'historien de la culture matérielle au cours des dix années à venir ? N'entrons-nous pas dans l'ère du refus des grands systèmes, dans celle de l'écotopie et de la société de conservation ? Au-delà des modes passagères, il y a toute la richesse des liens que l'on entretenait hier avec son milieu, avec la matière dont on savait user, sans abuser. C'est l'esprit de ces modes de vie, de ces civilisations qu'il nous faut découvrir par delà les objets et les structures.

20 Par quel chemin y viendrons-nous ? Cela me semble imprévisible: ainsi, le groupe auquel j'appartiens a été sollicité dernièrement pour collaborer à un projet de médecine préventive mis de l'avant par un Centre de Services communautaires de la Côte-Nord. L'analyse des usages alimentaires et des occupations quotidiennes depuis le début du siècle y tient une bonne place. Par ailleurs, sans pouvoir prédire aucun résultat, les membres de notre groupe échangent régulièrement avec des architectes, des urbanistes, et d'autres chercheurs préoccupés aussi de caractères locaux à respecter et d'authenticités à préserver.

EN TERMINANT . . .

21 J'ai omis volontairement de parler des promesses contenues dans la recherche traditionnelle en histoire de la culture matérielle, celle qui se fait déjà et qui doit se poursuivre en accroissant les échanges interdisciplinaires. Ce colloque démontre clairement d'ailleurs qu'elle se porte assez bien.

22 Il m'a semblé plus opportun de soumettre ces quelques expériences à votre jugement. S'agit-il de faits marginaux, sans implication réelle, ou sommesnous en présence de phénomènes profonds, dignes de retenir notre critique ? Pour ma part, je crois qu'à partir du moment où nos sociétés ne choisissent plus de croître aveuglément, mais de poser des gestes politiques et économiques qui respectent les cultures locales, l'historien de la culture matérielle a un rôle à jouer, il devient lui-même l'agent de la mémoire collective.

1 Hughes de Varine, La culture des autres (Paris: Editions du Seuil, 1976)