1 Jusqu'à présent, les spécialistes qui ont étudié l'architecture traditionnelle du Québec ont pour la plupart considéré l'utilisation du chaume comme un phénomène marginal: s'ils acceptaient que ce matériaux de couverture ait pu connaître une certaine popularité pour le recouvrement des dépendances agricoles, ils n'admettaient guère, par contre, que le chaume ait été autre chose qu'un accident de parcours dans le cas des maisons. Les recherches que nous poursuivons depuis près de trois ans sur ce sujet nous ont cependant révélé une toute autre image du phénomène. En effet, d'une part, il semble que le chaume, c'est-à-dire tout assemblage de tiges végétales utilisé pour le recouvrement d'une toiture, a connu une préférence marquée sur tous les autres matériaux de couverture pour ce qui est des dépandances agricoles, et ce, jusque vers le milieu ou la fin du XIXe siècle au Québec; d'autre part, et ce sera là l'un des principaux propos de cette communication, il nous apparaît désormais presque certain que ce type de toitures a coiffé le comble de maisons rurales dans une proportion jusqu'ici insoupçonnée, puisque selon toute apparence, sa popularité dépassa même largement celle du bardeau pour les maisons de bois, au moins jusqu'aux premières décennies du ⅩⅨe siècle.
2 L'origine de cette utilisation du chaume, qui allait s'avérer si fréquente dans les habitations québécoises des XVIIe et XVIIIe siècles, ne semble rien devoir à l'Amérindien, bien que son emploi dans les habitations des autochtones ait été signalé au moment de l'arrivée des Européens en brique. En effet, dès 1558, le franciscain André Thevet consigne dans ses écrits la description de "certaines maisons, faites à la façon d un demy cercle, en grandeur de vingt à trente pas, et dix de largeur, couvertes d'écorces d'arbres, les autres de ioncs marins".1 Si ce témoignage est véridique, il pourrait s'agir d'une habitation du type "longue maison" courte de grandes herbes indigènes qui se retrouvent en abondance le on des principaux cours d'eau de nos regions; mais nous croyons que l' influence indigène à cet Igard se soit limitée, tout au plus, au choix de certains matériaux locaux, celle l'herbe-a-lien, utilises plus tard dans les habitations des colons.
3 Le colon qui débarque en Nouvelle-France apporte avec lui un riche héritage de traditions techniques séculaires, dont celles concernant l'utilisation du chaume pour les toitures ne sont certes pas les moindres. Bon nombre des provinces d'origine des colons français, notamment la Bretagne, la Normandie et le Poitou, faisaient un usage abondant au temps de la colonisation française des tiges végétales pour le recouvrement des maisons rurales. Il est par conséquent probable que ces traditions techniques aient été transplantées telles quelles en terre d'Amérique. Il ne semble pas, toutefois, comme l'ont affirmé plusieurs auteurs, que l'expérience du climat ou l'abondance des ressources ligneuses en Nouvelle-France aient entrainé l'abandon précoce de ce type de toitures, car on retrouve un trop grand nombre de témoignages de contemporains qui semblent indiquer tout-à-fait le contraire.
4 L'usage du chaume, à notre connaissance, est signalé pour la pemière fois en Nouvelle-France dans la relation de 1635 du jésuite Paul LeJeune, alors qu'il décrit ainsi l'établissement aménagé pour les missionnaires dans le fort des Trois-Rivières :
5 Ce témoignage porte à croire que le maison couverte en chaume correspondait à un établissement temporaire, ce qui n'est sans doute pas très éloigné de la réalité comme nous le verrons plus avant. Mais les témoignages confirmant l'emploi du chaume pour couvrir les maisons se répèntent périodiquement jusqu'au début du XIXe siècle, mettant doute l'hypothèse des établissements temporaires, d'une part, et d'autre part, celle qui a trait à l'abandon précoce du chaume pour la maisons. Il est vrai, néanmoins, que des colons ont continué de s'établir en de nouveaux endroits jusqu'à une époche fort tardive de notre histoire, ce qui n'exclut pas, par la fait même, que les habitations couvertes en chaume aient de tous temps abrité des logements temporaires.
6 Quoi qu'il en soit, plusieurs facteurs militaient en faveur de l'emploi du chaume par les colons, autant pour les maisons temporaires que permanentes. En effet, l'habitant qui choisissait ce type de toitures réalisait à coup sûr une économie considérable de temps et d'argent, car la confection d'une toiture de chaume ne requérait pas nécessairement l'engagement d'artisans spécialisés, et de plus, les matériaux nécessaires à cet effet ne coûtaient strictement rien, étant disponibles en abondance dans l'environnement immédiat. Par ailleurs, et cela peut avoir été déterminant dans le cas des établissements temporaires, le recouvrement pouvait s'effectuer beaucoup plus rapidement qu'avec d'autres matériaux, surtout si l'on tient compte que les tiges végétales n'exigeaient aucun traitement préalable au recouvrement (exemple: sciage de la planche, fabrication du bardeau, etc.). Ce genre de toitures comportait également d'autres avantages qui ne sont guère négligeables, si l'on veut apprécier justement les motivations qui enjoignaient l'habitant à utiliser le chaume. Ainsi, entre autres, le chaume constitue l'un des matériaux de recouvrement les plus isothermes qui soient, qualité fort appréciable dans un climat comme le nôtre, et qui, en fait, lui a valu une popularité notable pour le recouvrement de bâtiments qui exigeaient une isolation maximale, tels les logements d'animaux, les laiteries et les glacières, pour ne rien dire des maisons.
7 On a souvent reproché à la toiture de chaume sa faible résistance aux intempéries de nos hivers pour justifier l'hypothèse de la disparition précoce de ce matériau dans le recouvrement des maisons québécoises; le géographe Pierre Deffontaines, pour l'un, expliquait ce qu'il présumait être un emploi des plus restreints du chaume au Québec par le fait que "les longs enneigements pourissaient rapidement la paille et les gels et dégels successifs arrachaient les brindilles".3 Or il ne semble pas que ce présumé problème ait beaucoup préoccupé les utilisateurs de ces toitures, car ni les témoignages de contemporains, ni même les informations que nous avons recueillies par voie orale auprès des propriétaires actuels de bâtiments couverts en chaume, ne font état de cette détérioration hivernale des toitures. Bien au contraire, la majorité de nos informateurs prétendent que la toiture couverte de chaume dure considérablement plus longtemps, moyennant un entretien régulier, que tout autre type de toiture, y compris celles de tôle . Il semblerait qu'une telle toiture, confectionnée par un couvreur consciencieux, peut durer près de vingt ans sans qu'il soit nécessaire d'y apporter de réparations importantes, et plus de cinquante ans avant qu'on ressente la besoin de la recouvrir à neuf.4
8 Toutefois, la toiture de chaume ne comporte évidemment pas que des avantages, sans quoi les maisons ainsi couvertes seraient peut-être encore familières dans le paysage québécois; il va sans dire que les inconvénients qui lui sont inhérents ont certes limité son extension sur notre territoire, tout au moins dans une certaine mesure. De tous les facteurs qui ont pu inhiber l'utilisation du chaume pour les toitures de maisons, tout au moins en Nouvelle-France, le risque d'incendie occupe sans doute la première place; en effet, l'obligation constante de chauffer les habitations durante une bonne partie de l'anée augmentait considérablement le danger d'incendie dans une maison de chame, et il en était de même lors des nombreux conflits auxquels la colonie se trouva mêlée, la toiture de chame s'avérant une cible de choix pour un ennemi incendiarie. Le jésuite Charlevoix relate un incident de cet ordre survenu lors du premier quart du XVIIIe siècle: "...ils y brûlèrent en effet plufieurs maifons, qui n'étoient couvertes que de paille, & il fallut, pour empêcher que l'incendie ne gagnât plus loin, couvrir tout ce qui reftoit de peaux d'Ours & de Chevreuil, & faire de grands amas d'eau".5 Même en temps normal, par ailleurs, la présence d'âtres ou de poêles toujours allumés pour le chauffage ou la cuisson dans la maisons, exposait les habitants des maisons de chaume à voir leur toiture s'enflammer par la fuite d'étincelles.
9 Le danger était tel, el nul dout que l'expérience s'en répéta à plusieurs reprises, que les authorités n'hésitèrent pas à instaurer des mesures juridiques pour interdire les toitures de chaume dans les agglomérations de quelqu'importance, où la proximité des habitations aggravait les sinistres dus au feu. Il est probable que les premières ordonnances à cet effet furent proclamées durant la seconde moitié du XVIIe siècle, mais malheureusement, nous n'avons pu les retracer (il est possible que ces textes aient été détruits dans l'incendie du Palais de l'Intendant à Quèbec en 1713); le seul texte juridique que nous possédions portant spécifiquement sur l'usage du chaume est l'ordonnance du 22 Janvier 1722 de l'intendant Bégon,
10 De semblables mesures avalent fait l'objet, depuis déjà longtemps, d'interventions royales en Europe, et il n'est pas interdit de penser que ces règlements aient été étendus aux territoires coloniaux: dès l'an 1212, le roi d'Angleterre Jean sans Terre interdisait formellement l'usage du chaume dans la ville de Londres, allant jusqu'à prescrire des modifications pour les toitures déjà existantes,7 alors qu'en France, une interdiction royale du XVIe siècle prohibait de telles toitures dans toutes les agllomérations du royaume.8 Par ailleurs, il semble que toutes les ordonnances instituant des mesures contre l'incendie en Nouvelle-France, dont celle de l'intendant Dupuy sur la construction des maisons en matériaux incombustibles,9 visaient implicitement l'utilisation d'un matériau comme le chaume; sans doute que les mesures antérieures avaient été respectées par la population, puisqu'on ne juge pas nécessaire de réitérer une défense formelle à l'égard du chaume.
11 La conséquence la plus évidente de ces mesures contre l'incendie fut de confiner le chaume, de même que les autres matériaux jugés plus combustibles tels le bardeau ou l'écorce, aux seules régions rurales où l'éloignement des habitations et la paix indienne semblent avoir amoindri, à tout le moins dans l'esprit des habitants, les risques d'incendie. C'est ainsi que, motivée par les avantages économiques, la confection facile et rapide ainsi que par les autres attraits de la toiture de chaume, une bonne partie des habitants ont quand même opté pour ce type de couverture pour leurs maisons. Si l'on en croit le voyageur Peter Kalm, qui parcourt la région montréalaise en 1750, nombre de maisons conservent encore à cette époque leur toiture de chaume: "Most of the farmhouses in this neighborhood are of stone, partly of the black limestone, and partly of other stones in the neighborhood. The roof is made of shingles or of straw."10 Environ dix ans plus tard, M. de La Pause, dans un texte qui paraît s'appliquer plus largement à toute la colonie française, décrit ainsi les éstablissements ruraux des habitants du Canada:
12 Cet usage de couvrir les maisons rurales tantôt en chaume, tantôt en planches, paraît avoir persisté jusqu'aux premières décennies du XIXe siècle, puisque le voyageur anglais Joseph Sansom, remontant le fleuve de Québec à Montréal vers 1820, remarque cette particularité au passage du Lac Saint Pierre:
13 Il semble toutefois que l'utilisation du chaume pour le recouvrement des maisons a déjà commencé à régresser depuis l'époque de la conquête, puisque Sansom précise que l'occurence de ces maisons est occasionnelle ("sometimes thatched").
14 Cette régression du chaume pourrait être due à de nombreux facteurs, mais nous sommes encore trop mal documentés sur cette période du XIXe siècle pour nous risquer ici à la évaluer. Il se peut, en effet, que les mesures juridiques de protection contre l'incendie aient été étendues par les Britanniques aux régions rurales, ou encore, que des changements dans les conditions techno-économiques de l'habitant se soient implantés vers la fin du XVIIIe siècle: mais nous n'en savons rien. Une seule chose semble certaine: à partir du troisième quart du XIXe siècle, il n'est plus mentionné nulle part que les maisons de cette époche étaient couvertes en chaume, bien que cela se produise encore fréquemment dans le cas des dépendances agricoles.
15 Quoi qu'il en soit, si l'on en croit nos informations orales, de telles maisons auraient survécu exceptionnellement à quelques endroits: l'une d'elles aurait été aperçue, par l'un des chaumiers que nous avons rencontres, dans la région de Berthier vers 1925, tandis qu'une autre aurait été démolie vers 1945 à Yamachiche. Il est cependant difficile d'ajouter foi à ces témoignages, surtout compte tenu qu'il nous a été impossible de retracer la moindre photographies d'une maison couverte en chaume, malgré que les photographie de dépendances ainsi couvertes ne soient pas très rares.
16 Tous ces témoignages et ces hypothèses ne nous en apprennent pas bien long sur la configuration des maisons couvertes en chaume, et moins encore sur la condition des gens qui habitaient ces maisons. Et qui pis est, cette information n'offre aucun indice quant à l'importance relative du chaume par rapport aux autres matériaux de couverture. Pour pallier partiellement à ces lacunes, nous nous sommes livrés à un examen aussi minutieux que possible des données que pouvaient révéler les archives notariales au sujet de la maison de chaume. Evidemment, ce travail ne pouvait guère apporter d'éléments très concluants aux questions que nous nous posions, compte tenu de la nature même des actes notariés et des lacunes inhérentes à notre échantillonnage. Il reste, toutefois, que les indications assez précises que nous ont révélé ces documents à certains points de vue, n'ont pas manqué de nous étonner.
17 Par les détails qu'elles contiennent quant aux matériaux, aux dimensions et aux modes de construction, les descriptions de maisons consignées dans les actes notariés peuvent s'avérer d'un grand intérêt lorsqu'on cherche à définir les caractéristiques de tel ou tel type d'habitations, en particulier celles couvertes en chaume. Ce genre de document présente également l'avantage de se répéter pour un nombre important de maisons, fixant par écrit dans un langage relativement uniforme les principales variantes de chacune. Il est dès lors possible, moyennant certaines réserves, de dégager d'un échantillonnage suffisant de telles descriptions quelques données statistiques, plus ou moins pertinentes sur le plan scientifique selon la représentativité de l'échantillonnage, sur un type d'habitation particulier.
18 Dans un domaine comme celui dont nous discutons ici, où la documentation disponible s'avère d'une pauvreté pour le moins décevante, cette approche des actes notariés peut suggérer nombre de faits qui demeureraient autrement ignorés; en ce sens, il nous est apparu justifiable dans le cas présent de tenter une expérience de cet ordre. On trouvera en annexe à cet article différents tableaux qui reproduisent numériquement les données que nous avons extraites d'un échantillonnage important d'actes notariés, regroupant les principaux aspects de la maison qu'on trouve consignés dans de tels documents. Evidemment, l'interprétation de cette information doit se faire avec beaucoup de discernement, car la véracité des conclusions qu'elle suggère dépend largement d'une estimation juste et objective des lacunes et des limites inhérentes à l'échantillonnage sur lequel se fondent nos données statistiques. Afin de nuancer adéquatement la représentativité de nos échantillonnages, il sera donc préférable de prendre connaissance des remarques qui accompagnent nos tableaux; c'est toujours avec ces réserves en tête que nous procéderons dans ce qui suit, à l'interprétation de nos données. Il va sans dire que nous ne considérons pas les échantillonnages à partir desquels nous avons travaillé comme étant suffisamment représentatifs de l'ensemble du phénomène, particulièrement si on l'aborde à l'échelle du territoire québécois en son entier. Il reste toutefois que l'écart important qui apparaît dans les chiffres entre les diverses catégories, sans donner pour autant une image exacte de la réalité, reflètent à tout le moins certaines tendances qui pourraient, à notre avis, être tout à fait réelles. On observera, du reste, que ces tendances qui se dégagent de l'examen de nos données concordent singulièrement, pour l'essentiel, avec la plupart des témoignages dont nous avons fait état plus haut.
19 Notre premier tableau tente d'évaluer l'importance du chaume par rapport aux autres matériaux de couverture. Prise dans son ensemble, la période de la Nouvelle-France semble avoir connu une préférence marquée à l'endroit de la planche pour le recouvrement des toitures: en effet, plus des deux tiers des bâtiments de notre échantillonnage étaient couverts de planches "chevauchées" à déclin, "embouvetées", à "couvre-joint" ou assemblées d'autres manières. Il est possible que cet état de choses soit dû en grande partie aux avantages qui caractérisent ce matériau, et pour lesquels l'intendant Dupuy ne tarit pas d'éloges dans son ordonnance du 7 juin 1727:
20 On s'étonne ensuite de constater que le chaume occupe le second rang avec plus du quart des toitures de maisons de bois: sans doute que les facteurs dont nous avons parlé plus haut ont beaucoup contribué à cette popularité, et en particulier son faible coût. Il est d'ailleurs remarquable que la proportion des divers matériaux varie assez peu durant toute la période 1640-1760: à notre avis, la planche et le chaume caractérisaient peut-être deux niveaux distincts de l'échelle socio-économique qui prévalait à cette époque dans la colonie. Nous verrons plus loin que certaines des caractérstiques les plus marquées de la maison de chaume n'infirment guère cette hypothèse.
21 La proportion des toitures d'écorces, à son tour, s'explique d'elle- même si l'on considère le caractère éphémère d'une telle toiture, vraisemblablement réservée à des logements temporaires; cependant, il n'en va pas de même, de toute évidence, pour un matériau comme le bardeau. Il se peut fort bien, car nous n'entrevoyons pas d'autres possibilités, que la faible occurence du bardeau dans notre échantillonnage soit imputable au fait que nous n'y abordons que les maisons de bois: il est tout à fait probable que le bardeau, de même que d'autres matériaux de coût et de confection plus élaborés telles l'ardoise et la tôle, aient surtout coiffé les combles de maisons de pierre étant donné leur coût plus considérable. En effet, le propriétaire d'une maison de pierre, lorsqu'on songe à quel point les ouvrages de maçonnerie pouvaient s'avérer onéreux en Nouvelle- France, disposait sans doute des ressources nécessaires pour faire recouvrir son habitation avec un matériau plus sophistiqué, et certes, plus prestigieux.
22 Quant aux dimensions des maison couvertes en chaume, leur comparaison avec celle des maisons de bois en général suggère également des tendances du même ordre. Nous avons consigné dans notre deuxième tableau les dimensions de l'un et l'autre type de maisons en les échelonnant sommairement par ordre de grandeur: prenant pour repère la dimension du côté le plus long de chaque maison, nons avons constitué trois catégories, la première pour les maisons dont la plus grande dimension est inférieure à 20 pieds, la seconde pour celles de moins de 30 pieds, et enfin la dernière pour les habitations qui seraient supérieures à 30 pieds. Règle générale, on constate que la proportion de très petites maisons (-20 pieds), souvent décrites en ces termes dans les actes notariés, est nettement plus marquée dans le cas des maisons de chaume, près du tiers étant même inférieures à quinze pieds; de plus, il semble que cette proportion soit restée relativement stable tout au long du régime français, contrairement à la maison de bois qui, dans l'ensemble tend plutôt à augmenter ses dimensions à mesure que s'approche la conquête.
23 Le même phénomène s'observe, à la lumière de nos échantillionnages, pour ce qui est des matériaux qui composent les cheminées de ces maisons. En effet, dans le cas des cheminées, la disproportion est encore plus flagrante que pour les dimensions des maisons. Alors que pour l'ensemble de la période, la maison de bois en général tend à préférer la cheminée de pierre, il semble que la maison couverte en chaume fait bon ménage avec les cheminées de terre ou de bousillage; ce qui explique peut-être que l'ordonnance de l'Intendant Bégon, citée plus haut, avait l'air de suggérer une telle possibilité de façon peu équivoque. Il est par ailleurs assez notable, lorsqu'on compare les deux volets de notre troisième tableau, que la maison de bois tend à éliminer progressivement les cheminées de terre au profit de celles de maçonnerie, tandis que pour sa part la maison de chaume conserve sensiblement la même proportion de l'un et l'autre matériaux.
24 Enfin, notre quatrième tableau aborde la question des modes de construction de la maison couverte en chaume, sans toutefois la comparer à la maison de bois; il nous est apparu qu'une telle comparaison n'aurait guère apporté d'éléments très intéressants, puisque chacun de ces types de maisons utilise les mêmes modes de construction à quelques différences près. La seule variante digne de mention réside dans le fait que le nombre de maisons de chaume construites de pieux ("pieux debout", "en terre" ou "pieux de travers") semble sensiblement plus important que dans les maisons de bois en général. Mais le principal intérêt de ce dernier tableau est qu'il souligne la rareté des constructions de pierre couvertes en chaume (1 sur 140); pour vérifier la justesse d'une telle disproportion, nous avons également consulté l'échantillonnage de maisons de pierre assemblé au Centre Documentaire en Civilisation Traditionnelle de l'Université de Québec à Trois-Rivières, pour finalement constater qu'aucune de ces maisons n'était couverte en chaume.
25 Nous aurions pu élaborer notre analyse des caractéristiques de la maison de chaume de façon plus détaillée, tant en illustrant chacun des aspects que nous avons abordés à l'aide de mentions plus spécifiques, qu'en examinant d'autres particularités de ces maisons, par exemple en qui a trait à leurs planchers, à l'aménagement de leur espace intérieur (cloisons), ou à d'autres égards. Il est fort possible que l'examen de ces autres caractères aurait confirmé plus encore les tendances que nous avons observées jusqu'ici. Mais, compte tenu des lacunes bien évidentes de nos échantillonnages, et dans une certaine mesure, de notre méthodologie, nous avons jugé préférable de soumettre les hypothèses que suggèrent nos informations à la critique des intéressés avant de procéder plus loin dans cette démarche.
26 Pour résumer, l'image qui se dégage de l'analyse que nous venons de tenter est celle d'une maison de chaume de dimensions généralement assez petites, construite presque exclusivement de bois et munie trois fois sur quatre d'une cheminée de terre; elle occupe une part importante du paysage architectural de la Nouvelle-France sans cédar sa place à mesure qu'augmente la population, à tout le moins jusqu'à l'époque de la conquête. De plus, il semblerait que les traits qui la caractérisent n'ont guère tendence à se modifier avec l'amélioration probable des conditions de vie des colons, après plus d'un siècle d'implantation en Nouvelle-France.
27 On en vient à se demander si, en fin de compte, cet adoucissement apparent de leur condition socio-économique que semblent connaître progressivement les propriétaires de maison de bois durant le régime français, n'aurait pas tout bonnement négligé les habitants des maisons couvertes en chaume. La maison de chaume, en effet, ne paraît pas être un contexte de vie très confortable, l'espace vital y étant sensiblement réduit par rapport à la maison de bois en général, et de surcroît, elle semble correspondre par ses matériaux à une construction beaucoup plus vulnérable et éphémère que la moyenne des maisons de bois, pour ne rien dire des maisons de pierre. Les actes notariés la décrivent trop souvent comme "menaçant ruine", allant même jusqu'à négliger dans plusieurs cas d'en faire l'estimation "à cause de leur peu de valeur". Ne serait-on pas, avec ces différences marquées dans les qualités intrinsèques de chacun de ces types d'habitations, du chaume, du bois et de la pierre, en présence d'une forme de stratification socio-èconomique où l'usager du chaume se retrouverait au bas de l'échelle sociale? Pourquoi, du reste, la maison n'aurait-elle pas, à cette époque, joué un rôle social et économique comparable à celui qu'elle exerce de nos jours en terme de prestige social?
28 Il y aurait tout lieu de le croire, car pour les paysans français, Bretons, Normands ou Auvergnats par exemple, la maison couverte en chaume parle le langage des mal nantis, au point que les maisons autrement couvertes sont parfois désignées sous le nom de "château".15 Nous avons d'ailleurs rencontré plusieurs propriétaires, lors de nos enquêtes orales, qui étaient d'avis qu'une toiture de chaume, "ça a l'air pauvre...", même sur le comble d'une dépendance agricole. Tout compte fait, il se peut bien que l'une des causes majeures de la disparition des maisons de chaume réside dans le caractère dégradant qu'ont affixé les mentalités québécoises à la toiture de chaume. Comme l'écrivait le géographe Marc-Aimé Guérin: "Avec l'enrichissement des colons est apparue la mode des matériaux dispendieux, mais élégants, orgueilleux: on voit de dix milles à la ronde un toit de tôle ou d'aluminium qui brille au soleil comme un diamant dans un écrin."16
29 Quoi qu'il en soit, il se peut également que la maison couverte en chaume ait été une solution privilégiée pour les premiers établissements des colons, une réponse temporaire au besoin de se loger en attendant que les journées bien remplies du défrichement et des autres travaux d'implantation dans un terroir vierge, leur laissent enfin le loisir de mieux pourvoir à leur confort. Il est bien difficile, en contexte québécois, de perdre de vue que les phénomènes de colonisation ont persisté jusqu'au début du XXe siècle: il n'est pas impensable par conséquent, que la maison de chaume ait toujours constitué un logement temporaire, remplacé dès que l'occasion s'en présentait au bout de quelques années par une demeure plus spacieuse, plus permanente et plus....présentable.
30 Nous croyons, pour tout dire, que des questions comme celles que pose la maison de chaume au Québec méritent une attention particulière. Peut-être que les réponses qu'on leur trouverait contribueraient à faire de nos biens culturels tout autre chose que ces éléphants blancs pour touristes qu'on nous propose trop souvent.