Review Essays / Notes Critiques

Migrations et histoire de l’Atlantique

Nicolas Landry
L’Université de Moncton

1 LES OUVRAGES DE STEPHEN J. HORNSBY, Surveyors of Empire: Samuel Holland, J.F.W. Des Barres, and the Making of the Atlantic Neptune (Montréal et Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2011), Serge Patrice Thibodeau, Journal de John Winslow à Grand-Pré (Moncton, Perce-Neige, 2010), Maya Jasanoff, Liberty’s Exiles: American Loyalists in the Revolutionary World (New York, Alfred A. Knopf, 2011), Lucille H. Campey, Planters, Paupers, and Pioneers: English Settlers in Atlantic Canada (Toronto, Natural Heritage Books, 2010) et Ronald Rompkey (dir.), Les Français à Terre-Neuve : un lieu mythique, une culture fantôme (Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2009) peuvent être abordés comme une entité thématique relative au peuplement du Canada atlantique durant les 18 e et 19 e siècles. On y discute de migrations, volontaires ou non, de l’établissement d’étrangers et de leurs perceptions envers les lieux et les habitants. L’ordre dans lequel sont présentés les ouvrages respecte une certaine logique chronologique mais sans trop de rigueur.

2 D’abord, Surveyors of Empire de Hornsby est un ouvrage de géographie historique relatant les travaux et les carrières de deux personnages connus de l’historiographie canadienne, soit Samuel Holland et J.F.W. Des Barres. Du deuxième, plusieurs publications ont surtout retenu ses démêlés avec les occupants de son domaine plutôt que ses travaux cartographiques. L’objectif de Hornsby consiste, entre autres, à nous faire refaire le chemin ayant mené à la publication de nombreuses cartes de l’est du Canada dans le fameux Atlantic Neptune au cours du 19 e siècle (p. 4). L’ouvrage de Hornsby compte six chapitres et près de 80 illustrations, à la fois des cartes et des portraits de personnages associés de près à l’armée britannique de la fin du 18 e siècle. La grande qualité de l’ouvrage est qu’il valorise beaucoup l’héritage cartographique laissé par Holland et Des Barres. Les trois premiers chapitres sont consacrés aux travaux cartographiques et d’arpentage effectués à partir de la guerre de Sept Ans, jusqu’à la fin de la guerre de l’Indépendance ou à peu près. Les trois derniers chapitres, pour leur part, décrivent aussi des travaux de cartographie destinés cette fois non pas à des fins militaires, mais plutôt à encourager le recrutement de colons sur les terres des deux nouveaux grands propriétaires terriens des colonies maritimes qu’étaient devenus Holland et Des Barres.

3 L’ouvrage de Hornsby se lit à deux niveaux, soit celui de la chronologie historique et celui des défis découlant des missions attribuées aux deux cartographes. On en apprend beaucoup sur le raisonnement derrière le processus de nomenclature privilégié par Holland et Des Barres : le premier rendait hommage aux têtes dirigeantes de l’Empire alors que le deuxième s’employait davantage à valoriser l’œuvre colonisatrice de quelques notables établis aux Maritimes. Mais les démarches de Des Barres étaient nettement plus intéressées que celles de Holland, car il avait besoin d’argent et voyait dans la publication de ces cartes l’occasion de se renflouer financièrement. L’une des grandes idées du livre est le constat que, de la guerre de Sept Ans à la fin de la guerre de l’Indépendance, la Grande-Bretagne émergea comme une puissance à la fois militaire et scientifique. Cette émergence se fit au détriment de la France et englobait la navigation, l’astronomie, l’exploration et la cartographie. Il ne fallait pas se contenter de conquérir de nouveaux territoires mais il fallait aussi créer de nouvelles connaissances à leur sujet, afin d’alimenter les stratégies géopolitiques de l’Empire britannique. Ce processus de cartographier pratiquement toute la côte nord-américaine était le plus important jamais entrepris outremer par une puissance européenne. De 1764 à 1775, Holland et Des Barres firent des relevés sur 1 500 milles de côte entre Québec et le Rhode Island.

4 En dépit de la grande qualité de l’ouvrage, il faut reconnaître que certaines sections présentent un caractère très technique et rebuteront quelque peu certains lecteurs. Retenons néanmoins que l’auteur démontre hors de tout doute que les cartes ne sont pas des documents neutres, mais plutôt le reflet des préoccupations des institutions qui les commandent (p. 7). De notre point de vue, contrairement à d’autres livres de géographie historique, Hornsby se préoccupe de justifier historiquement la présence de chaque carte afin de faciliter la compréhension du texte. Bref, ce n’est pas la qualité ou l’esthétique qui détermine le choix d’insérer cette image. Il se préoccupe constamment d’enrichir le texte avec les cartes et non de s’en servir pour simplement l’agrémenter visuellement. La carte devient donc partie intégrante de l’argumentation. Le défi du chercheur est alors d’identifier les forces sociales qui ont agi sur la conception des cartes et l’origine du pouvoir que confèrent ces cartes. Mais les noms apposés sur les cartes originales des deux géographes n’ont pas tous survécu dans la mémoire populaire, et ce, autant chez les colons britanniques que chez les Acadiens, les Micmacs ou les Malécites. Ces cartes étaient d’abord et avant tout destinées à administrer des territoires, des peuples et à en garder le contrôle militaire (p. 29). Constatons également que l’intérieur des territoires demeure en blanc sur les cartes des deux géographes (p. 54), même à l’île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard). Pourtant, contrairement au continent, l’île était un monde en soi, une unité géographique entière pouvant être divisée et organisée de manière complète (p. 126).

5 Les missions cartographiques de Holland et de Des Barres étaient en quelque sorte contemporaines à un événement beaucoup plus spectaculaire et dramatique, soit la Déportation des Acadiens (1755-1763). Le livre de Serge-Patrice Thibodeau, Journal de John Winslow à Grand-Pré, n’est pas l’œuvre d’un historien mais plutôt d’un intellectuel de renom s’intéressant à un événement fondateur de l’identité acadienne, soit la Déportation de 1755. Il ne s’agit pas d’une synthèse historique mais plutôt d’un essai éditorial sur les événements survenus à Grand-Pré à l’été et à l’automne 1755. En s’attaquant à la traduction et à l’édition du Journal de John Winslow, Thibodeau rend un précieux service à la fois aux chercheurs et à l’enseignement de l’histoire acadienne. En effet, un peuple qui subit une déportation et qui, de plus, est très modestement lettré n’est pas à même de laisser des traces significatives dans les archives. Quelques Acadiens en exil en laissèrent davantage par la suite lorsqu’ils tentèrent de rétablir les liens familiaux ou de revenir en Acadie. Les historiens savent fort bien que l’édition et la traduction de documents de l’époque coloniale renferment des pièges. En effet, il ne s’agit pas seulement de retranscrire correctement les mots et les phrases, mais encore faut-il demeurer fidèle au sens des termes, saisir leur signification dans le contexte du 18 e siècle, l’époque des Lumières!

6 Le livre de Thibodeau n’est pas divisé en chapitres mais seulement en deux parties. C’est la deuxième qui revêt le plus d’importance, car elle comporte la transcription intégrale du Journal, commenté par de judicieuses notes explicatives. L’auteur débute par un bon résumé biographique de Winslow (p. 21-27). Il relève avec raison les conflits entre ce dernier et Robert Monckton. Précisons que ce genre de tiraillement était monnaie courante à l’époque et mettait souvent aux prises les officiers réguliers de l’armée britannique et ceux des milices coloniales. Pareille situation existait également en Nouvelle-France. La section sur la biographie de Winslow aurait cependant gagné en précision en incorporant un bref exposé sur le contexte militaire et géopolitique du milieu du 18 e siècle, question de mieux situer le lecteur néophyte. Ainsi, pourquoi ne pas revenir sur les tensions et les guerres précédentes entre les empires français et britannique? On aurait également pu y expliquer que la stratégie des déplacements forcés de population avait déjà été évoquée ou même appliquée auparavant. Par exemple, lors des guerres de la ligue d’Augsbourg (1688-1697) et de Succession d’Espagne (1702-1713), les Français avaient déporté les colons anglais de Terre-Neuve après s’être emparés de la majorité des postes de la côte est. Également, les Français avaient menacé les Acadiens de les déplacer de force s’ils n’abandonnaient pas Beaubassin au profit du fort Beauséjour.

7 Tout au long de l’ouvrage, l’auteur relève des situations qu’il tente d’expliciter dans des notes de bas de page. Par exemple, l’auteur attire l’attention du lecteur sur le recours au fouet pour discipliner les troupes, fait peu surprenant si l’on connaît la réputation des Britanniques pour le maintien de la discipline. Ceux-ci n’avaient-ils pas alors la marine la plus disciplinée du monde mais aussi les officiers les plus sévères? Fait intéressant à noter, l’auteur fait la lumière sur une expression mal interprétée par plusieurs historiens jusqu’à maintenant. Winslow avait fait allusion à son intention de se « débarrasser de l’une des plaies d’Égypte », et l’on avait longtemps pensé qu’il désignait ainsi les Acadiens (p. 45). Or, ce n’était pas le cas. L’auteur fait aussi ressortir la problématique de la subsistance, lorsque les officiers britanniques se rendirent compte de l’écart important entre le plan de Lawrence sur papier et son application sur le terrain. On peut ici spéculer sur les événements qui auraient pu survenir si les Acadiens avaient refusé en masse de remettre leurs armes aux Anglais. Il ne fait pas de doute que Lawrence aurait interprété ce refus comme un acte de sédition et aurait eu recours aux armes pour en finir de manière encore plus expéditive. Par ailleurs, l’auteur a raison de dire que la soumission impassible des Acadiens face à la déportation constitue un mythe nettement exagéré (p. 59). C’est également le cas d’un autre mythe persistant voulant que la France aurait complètement abandonné l’Acadie durant la guerre de Sept Ans. Au contraire, malgré les modestes ressources à leur disposition, les autorités de Québec ont tenté de maintenir un front en Acadie en y envoyant des vivres et des munitions et en tentant d’intégrer des fugitifs acadiens et des Micmacs dans leur petite troupe.

8 Dans les extraits de son Journal, Winslow se montra ambivalent à l’égard de l’opération à mener. À l’instar sans doute d’autres officiers britanniques, il semblait adhérer à la stratégie de Lawrence, mais il estimait en même temps que c’était là une besogne somme toute indigne d’un gentilhomme aspirant à des exploits militaires nettement plus chevaleresques! Il doutait que la déportation de civils puisse représenter le genre d’exploit susceptible de lui mériter une promotion (p. 63).

9 Somme toute, en compilant toutes les questions posées par Thibodeau, on comprend mieux pourquoi l’historiographie acadienne francophone n’a pas encore « son » livre sur la Déportation. Bien que les médias aient fait grand état du livre de Faragher, les ouvrages de Ronnie-Gilles LeBlanc et de Jean-François Mouhot gagnent à être mieux connus du public 1. Toutefois, lorsque l’auteur parle de la Déportation comme étant un « crime », le lecteur ne doit jamais perdre de vue que telle n’était pas la perception à l’époque. Du moins, pas dans l’optique des enjeux impériaux de la France et de l’Angleterre. N’oublions-pas qu’aux 17 e et 18 e siècles les Anglais firent sans doute plus de morts en Écosse et en Irlande dans le cadre de leur projet d’union menant à la formation de la Grande-Bretagne.

10 L’ouvrage de Thibodeau a intérêt à être connu et utilisé en raison de la richesse des documents qu’on y trouve, surtout les listes des déportés de Grand-Pré et des environs. À mon sens, ces listes nous parlent encore plus que les adjectifs utilisés dans la correspondance officielle pour décrire la misère et la détresse des déportés et des réfugiés. On se questionne aussi sur le rôle joué par des Acadiens tels que Jacques Thériault (p. 96) ou encore le « pauvre » père LeBlanc (p. 108). Sont-ils des collaborateurs ou des intermédiaires?

11 Avions-nous vraiment besoin d’un autre livre sur l’histoire des Loyalistes? Oui puisque, dans ce cas-ci, il s’agit d’un ouvrage s’inscrivant clairement dans le courant de l’Histoire de l’Atlantique. En effet, le livre Liberty’s Exiles de Maya Jasanoff, contrairement à la plupart des publications antérieures sur ce sujet, ne se limite pas au parcours d’un groupe de Loyalistes en particulier mais s’emploie plutôt à dresser un portrait du phénomène à l’échelle de l’Atlantique. C’est en somme une histoire de la diaspora loyaliste. Il y a ici un rapprochement certain à faire avec l’odyssée acadienne de la Déportation, lorsqu’un bon nombre d’Acadiens et d’Acadiennes traversèrent également l’Atlantique plus d’une fois avant de se fixer définitivement. Comme les Acadiens l’avaient été en France, les Loyalistes se sentaient en terre étrangère en Angleterre. Comme les Acadiens, ils furent forcés de partir en bonne partie en raison de leur loyauté monarchique.

12 Ce livre se compose de 3 sections comptant un total de 10 chapitres. Les trois premiers chapitres décrivent la Révolution américaine comme la perçurent les Loyalistes, tandis que les chapitres 4 et 6 permettent de suivre les réfugiés en Grande-Bretagne et en Amérique du Nord. Dans les chapitres 7 à 9, l’auteure s’intéresse au sort des Loyalistes installés aux Bahamas, en Jamaïque et au Sierra Leone. Le dernier chapitre traite de la situation de Loyalistes durant les guerres napoléoniennes.

13 L’auteure utilise à bon escient les parcours d’individus et de familles pour mieux illustrer les défis se dressant devant eux. La fin de la guerre de l’Indépendance est en quelque sorte le point de départ de ces innombrables périples. Qui plus est, certains de ces Loyalistes étaient amérindiens ou même d’anciens esclaves.

14 Du point de vue comparatif avec la Déportation acadienne, la situation des Loyalistes a trop souvent été outrageusement simplifiée. On a eu tendance à croire que cette population fut grandement avantagée de par les privilèges qui lui furent accordés par le gouvernement britannique. Mais c’était sans compter les obstacles à surmonter pour y avoir accès. Jasanoff démontre de manière minutieuse que, peu importe où se rendirent les Loyalistes, il leur fut souvent presque impossible d’obtenir les secours promis. D’innombrables privations et injustices causèrent la mort de plusieurs, et un grand nombre ne furent jamais en mesure de refaire la vie qu’ils avaient connue dans les 13 colonies. Également, un bon nombre de Loyalistes étaient d’origine citadine ou urbaine et n’étaient guère préparés au travail de défrichement. Ils souffrirent, se plaignirent et exaspérèrent les autorités britanniques comme les Acadiens l’avaient fait en France avec les intendants du roi. Comme les Acadiens, la majorité des Loyalistes préférèrent exprimer leur attachement à la monarchie en Amérique plutôt qu’en Europe. Les alliés amérindiens de l’Angleterre demeurés en Amérique se sentirent abandonnés, au même titre que ceux ayant combattu auprès des Français durant la guerre de Sept Ans.

15 La recherche de l’auteure repose sur un dépouillement qui s’est étendu à plusieurs dépôts d’archives en Grande-Bretagne et en Amérique du Nord. Jasanoff réussit bien à établir des liens dans le temps entre les lieux et les personnages présentés au début du livre. Elle fait bon usage des épisodes anecdotiques, les illustrations et les cartes sont de grande qualité. Entre autres révélations concluantes, elle ramène le nombre de Loyalistes ayant fui les 13 colonies à 60 000 et non à 80 000 ou 100 000 et le nombre d’esclaves loyalistes aurait atteint 15 000. Elle décrit bien certaines situations explosives à Saint-Jean (N.-B.) entre Loyalistes et autorités britanniques, mais omet de mentionner la migration forcée d’Acadiens de Sainte-Anne-des-Pays-Bas vers le Madawaska pour justement accommoder les Loyalistes. Également, sa description de l’Acadie coloniale d’avant 1755 est quelque peu simpliste.

16 Pour faire suite à ces ouvrages portant sur les mouvements forcés de population, le livre de Lucille H. Campey, Planters, Paupers, and Pioneers, traite plutôt des migrations volontaires de Grande-Bretagne vers le Canada atlantique à compter de la fin du 18 e siècle. Cette auteure a produit de nombreux ouvrages portant sur le peuplement d’origine britannique dans l’est du Canada avant la Confédération de 1867. Ses huit ouvrages précédents s’étaient surtout intéressés à l’immigration écossaise. Celui-ci aborde exclusivement la venue et l’établissement des colons anglais au Canada atlantique. Il s’agit d’un livre qui plaira sûrement aux généalogistes, car il renferme un bon nombre de listes d’arrivants débarquant dans certains ports de la région. Tout au long des 10 chapitres du livre, les illustrations et les cartes sont nombreuses et de bonne qualité. Ce livre constitue également une lecture d’appoint pertinente dans les cours universitaires portant sur l’histoire du Canada atlantique d’avant la Confédération.

17 L’approche méthodologique de Campey est assez classique. L’auteure aborde des questions telles que la traversée de l’Atlantique, l’origine des immigrants venus d’Angleterre, les difficultés d’établissement, des réussites exemplaires, les leaders des communautés, la domination des marchands ou encore les confessions religieuses. Certains constats s’en dégagent, sans qu’ils soient pour autant surprenants : les marchands les plus talentueux ou chanceux firent leur fortune surtout dans la construction navale et la navigation commerciale entre les colonies et la Grande-Bretagne. Chez les colons aussi, la chance et les destins variaient : les débuts furent pénibles en raison du défrichement, de la construction des bâtiments et de la quête de subsistance. Les premiers signes de succès se manifestèrent à partir du moment où les pionniers étaient en mesure d’écouler des surplus agricoles sur les marchés locaux. En ce qui a trait à la question religieuse, l’auteure démontre avec succès que, contrairement à une croyance répandue, l’Église anglicane n’était pas aussi dominante que l’historiographie l’avait prétendu.

18 Une chose est certaine, la recherche de Campey est solide et découle d’un dépouillement méticuleux de sources premières dans plusieurs centres d’archives en Angleterre et au Canada. L’auteure utilise à profusion les journaux de voyage britanniques qui, on s’y attend, foisonnent de critiques acerbes à l’endroit des techniques agricoles des colons (p. 22). J’ai apprécié son exposé sur les facteurs encourageant et même provoquant le départ de milliers d’Anglais vers le Canada atlantique (p. 24). Toutefois, elle reprend sans broncher le terme de nettoyage ethnique employé par Faragher pour qualifier la Déportation acadienne. Or, à la fois dans la perspective de l’historiographie de l’ancien régime et dans le cadre de la stratégie déployée par Charles Lawrence, il est permis de parler de nettoyage culturel mais certes pas de nettoyage ethnique.

19 L’auteure avance que l’essentiel de l’immigration anglaise débuta en 1815, mais elle n’avance jamais de chiffres. Elle déplore que les historiens aient rarement tenté de distinguer les expériences des colons anglais de celles des Écossais et des Irlandais (p. 29). La plupart du temps, les historiens ont eu tendance à présumer que, dans la grande majorité des cas, les colons anglais ne connurent pas la misère sur une échelle comparable à celle des autres Britanniques.

20 Quelques commentaires moins positifs sont à formuler : l’auteure semble convaincue (voir carte, p. 116) que le nord et l’est du Nouveau-Brunswick ne firent pas l’objet d’un peuplement substantiel par les colons anglais après le traité de Paris (1763). Elle n’aborde pas non plus la question de la cohabitation des colons anglais avec les autres sujets britanniques ou encore avec les Micmacs et les Malécites. Elle présente de nombreux tableaux mais sans tenter d’en analyser les données : par exemple, l’âge moyen des immigrants, la répartition entre les sexes (p. 105-109, 117-127 et 149-153). Dans ce cas, autant les placer en annexe! Également, dans le chapitre sur l’Île-du-Prince-Édouard, elle attribue les nombreux départs de colons à l’attrait économique du Haut-Canada, sans trop s’attarder au mécontentement envers les propriétaires anglais absents. Pour Terre-Neuve, j’aurais également souhaité une analyse sur la durée des contrats des engagés et les salaires (p. 207). Le chapitre 8, traitant des conditions de traversée des immigrants, consiste plutôt en une synthèse d’éléments déjà connus de l’historiographie. À mon avis, il aurait fallu présenter ces éléments au début du volume.

21 Finalement, l’ouvrage de Ronald Rompkey, Les Français à Terre-Neuve, reproduit et commente 36 extraits de textes qui représentent Terre-Neuve du point de vue des Français, du 16 e siècle jusqu’à l’Entente cordiale signée en 1904. Les textes sont regroupés en sept grandes thématiques, dont les découvertes et les explorations, la capitale française de Plaisance, le Labrador, Saint-Pierre-et-Miquelon, etc. Fidèle à l’approche préconisée dans ses ouvrages précédents, l’auteur n’a pas adapté l’orthographe et la ponctuation des textes plus anciens.

22 Ce livre peut, à la limite, s’inscrire dans le courant historiographique de la commémoration à Terre-Neuve puisqu’en 2004 on y célébrait quatre siècles de présence française. Également, il est de mise d’ajouter cet ouvrage à la longue liste de ceux des relations de voyages d’Européens en Amérique. La principale force de Rompkey repose sur sa connaissance exhaustive des publications sur Terre-Neuve jusqu’à la Première Guerre mondiale. Bien qu’il privilégie grandement les textes d’origine française, Les Français à Terre-Neuve compte quelques extraits de textes d’autres origines, en majorité anglophones. Le fil directeur de la démarche de l’auteur demeure son intérêt envers la perception que les auteurs étrangers entretiennent de Terre-Neuve, du Labrador et des îles Saint-Pierre-et-Miquelon. Par « étrangers », j’entends des visiteurs ne résidant pas de manière permanente dans l’un de ces territoires. À l’occasion, Rompkey nous surprend avec des textes d’auteurs n’ayant rien à voir avec la vie maritime. Bref, il fait des efforts pour dépasser les thématiques traditionnelles associées à l’histoire de Terre-Neuve, surtout la pêche. Par exemple, des extraits portent sur la chasse au caribou par des touristes sportifs (p. 254), sur les chiens terre-neuve capables d’attraper la morue à travers la glace (p. 236) ou encore sur un voyage en train à travers l’île. Également, la description qu’on y fait de la chasse aux phoques (p. 249) confirme qu’il s’agit bien d’une triste fin pour ces animaux. La description d’une coutume appelée « la promenade triomphale du saleur » (p. 213) nous fait penser qu’elle se rapproche beaucoup du tintamarre pratiqué en Acadie.

23 Notons cependant que quelques textes enrichissent nos connaissances de thèmes qu’on croyait usés, dont les techniques de transformation de la morue, l’habillement des pêcheurs, la disparition des Beothuks, les affrontements France-Angleterre ou encore la diplomatie du French Shore. De même, le texte relatant les relations marchands-pêcheurs à Saint-Pierre (p. 174) s’inscrit avantageusement dans les réalités historiographiques gaspésienne et acadienne. Inévitablement, la structure de présentation des textes débouche sur une certaine redondance : l’énumération des explorations, la description des techniques de pêche, les conflits et les traités ou encore les extraits se rapportant à la question du French Shore. L’historien des pêches aura cependant intérêt à bien examiner les statistiques se rapportant aux campagnes de pêche (p. 48 et 72). D’autres petites réserves nous viennent à l’esprit : l’absence de références élaborées dans les notes de bas de page, un plus grand nombre de cartes, davantage de notices biographiques.

24 À mon avis, les deux textes les plus solides reproduits dans l’ouvrage se rapportent au litige du French Shore entre l’Angleterre et la France, surtout pour la période de 1814 à 1884. Alors que la France hésitait à affirmer ses droits de manière convaincante, l’Angleterre invoquait la résistance du nouveau gouvernement responsable de Terre-Neuve envers l’esprit des ententes diplomatiques entre les deux métropoles depuis 1713.

25 Ces cinq livres ont en commun qu’ils font grandement avancer nos connaissances sur les mouvements de population au Canada atlantique entre la guerre de Sept Ans et le milieu du 19 e siècle. Ils favorisent également une réflexion plus poussée sur la nécessité de mieux intégrer les recherches en histoire acadienne dans des dynamiques plus larges, en tenant compte de l’historiographie atlantique, bien qu’elle soit principalement anglophone. Dans le contexte de l’histoire impériale britannique, les réalités historiques vécues par les Acadiens et les Loyalistes constituent certes des expériences différentes de celles des immigrants britanniques venus dans la région à compter du 19 e siècle. Dans les deux premiers cas, on parle de mouvements forcés de population alors que, dans le cas des immigrants britanniques, il s’agit plutôt d’un exode volontaire dans l’optique d’améliorer leur niveau de vie. Les expériences acadienne et loyaliste constituent par le fait même des exceptions dans le grand cadre historiographique des mouvements migratoires britanniques.

NICOLAS LANDRY

1 Voir Ronnie-Gilles LeBlanc (dir.), Du Grand Dérangement à la Déportation : nouvelles perspectives historiques, Moncton, Chaire d’études acadiennes, 2005; et Jean-François Mouhot, Les réfugiés acadiens en France, 1758-1785 : l’impossible réintégration? Québec, Septentrion, 2009.