L'expérience des communautés francophones minoritaires en milieu urbain

Sacha Richard
le Bureau du Conseil Privé, Gouvernement du Canada

1 DEPUIS QUELQUES DÉCENNIES, on constate un renouveau d'intérêt pour les minorités francophones canadiennes, dont l'Acadie. Si les chercheurs ont étudié ces groupes minoritaires sous diverses facettes, ils ont largement négligé la situation particulière des minorités en milieu urbain. C'est dans le but de combler cette lacune dans la recherche que l'historien Maurice Basque et le sociologue Greg Allain nous livrent trois ouvrages visant à approfondir nos connaissances du parcours collectif des communautés francophones minoritaires de trois villes du Nouveau-Brunswick, soit Saint-Jean, Fredericton et Miramichi.1

2 Les trois ouvrages de cette « série » – De la survivance à l'effervescence : portrait historique et sociologique de la communauté acadienne et francophone de Saint-Jean, Nouveau-Brunswick (Saint-Jean : Association régionale de la communauté francophone de Saint-Jean, 2001), Une présence qui s'affirme : la communauté acadienne et francophone de Fredericton, Nouveau-Brunswick (Moncton : Éditions de la Francophonie, 2003) et Du silence au réveil : la communauté acadienne et francophone de Miramichi, Nouveau-Brunswick (Miramichi : Centre communautaire Beausoleil, 2005) – suivent le même format : chaque ouvrage comprend un volet historique, écrit par Basque, et un volet sociologique, écrit par Allain. Comme il est impossible de résumer ces ouvrages, nous devrons nous contenter de dégager les traits saillants de chacun.

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3 Le premier ouvrage à paraître dans cette « série » porte sur la présence francophone à Saint-Jean. Les auteurs distinguent trois périodes dans l'évolution de cette communauté. Au cours de la première phase, qui va jusqu'aux années 1970, la communauté se cherche une identité, un point de ralliement et un sentiment d'appartenance. La deuxième phase s'amorce avec la création du Centre Samuel-de-Champlain, au milieu des années 1980, et le développement de services scolaires et communautaires. La troisième phase, qui débute dans les années 1990, correspond à une période d'affirmation et de visibilité de la présence francophone dans la région métropolitaine de Saint-Jean.

4 Le volet historique veut retracer la présence et l'enracinement d'une communauté francophone dans la région de Saint-Jean. Le premier chapitre aborde les origines de la ville de Saint-Jean, qui remontent au début du 17e siècle avec l'arrivée des Français dans l'estuaire de la rivière Saint-Jean. Ces explorateurs et négociants français construisirent de nombreux postes de traite de fourrures dans cette région qui occupait une dimension stratégique importante en tant que porte d'entrée dans les terres. L'auteur souligne en particulier le rôle du seigneur Charles de Saint-Étienne de La Tour dans le développement de la région. Les habitants français furent chassés de la région lors de la guerre de Sept Ans et, « pour l'histoire de la présence française à Saint-Jean, plusieurs décennies de silence s'annonçaient » (p. 63). Les prochaines décennies virent la ville de Saint-Jean devenir un véritable bastion loyaliste.

5 Le deuxième chapitre porte sur la naissance d'une communauté francophone à Saint-Jean au milieu du 19e siècle. On constate la présence timide de quelques douzaines de familles françaises regroupées dans certains quartiers de la ville, ainsi que de religieuses et de prêtres catholiques d'expression française. Mais dans cette ville anglophone, la « petite communauté acadienne qui y prenait naissance devait fonctionner et travailler dans la langue anglaise » (p. 90). Le troisième chapitre retrace l'émergence d'un leadership francophone dans la première moitié du 20e siècle, composé de membres de l'élite clérico-professionnelle qui jetèrent les bases d'une structure associative. À cette époque, « il y a bel et bien une prise de conscience d'une identité acadienne parmi les francophones de Saint-Jean. Elle se manifeste d'abord par un désir de rassemblement, l'instauration de succursales de la société de l'Assomption en témoigne; de l'initiative de coopération, on observe une intention de commercer en français » (p. 106).

6 Le quatrième chapitre examine les décennies 1950 à 1980, période qui correspond à une croissance démographique francophone dans la région de Saint-Jean. Même s'il était difficile de maintenir vivante une identité francophone dans cette ville anglaise, le leadership francophone de Saint-Jean continua de mettre en place de nouvelles associations pour assurer la survie de la culture française et de la religion catholique dans la région. Ses membres engagèrent également une lutte pour obtenir une école de langue française. Le progrès réalisé par la francophonie néo-brunswickoise au cours des années 1960 et 1970 « fouetta en quelque sorte le dynamisme du leadership acadien de Saint-Jean », qui se mobilisa afin de s'assurer que le fait français dans la région soit « une réalité bel et bien vivante et dynamique, qui se devait d'être reconnue officiellement » (p. 120-121). Le dernier chapitre du volet historique, qui décrit très brièvement (en trois pages) la genèse du projet d'un centre scolairecommunautaire à Saint-Jean, aurait probablement dû être intégré au chapitre suivant.

7 Les quatre chapitres du volet sociologique retracent les 20 dernières années, qui ont marqué « des pas décisifs pour l'avancement de la communauté francophone d'ici » (p. 127). Le chapitre six fait un retour sur les luttes qui menèrent à l'obtention d'un complexe scolaire-communautaire, soulignant le travail de plusieurs individus dévoués envers le projet ainsi que la « mobilisation rapide et continue de la communauté francophone autour de cet objectif » (p. 132). Il rappelle aussi le contexte global des luttes, notamment le fait qu'un précédent avait été établi avec l'ouverture d'un tel complexe à Fredericton et que la communauté francophone de la province était alors en pleine effervescence. L'ouverture officielle du Centre Samuel-de-Champlain eut lieu en 1985.

8 Le septième chapitre est consacré au Centre scolaire Samuel-de-Champlain. On y traite de l'accroissement des effectifs scolaires et professoraux au fil des ans, de la philosophie de base de l'école, de ses réalisations et de ses défis. L'auteur prévoit un avenir prometteur pour l'école puisque « la croissance économique anticipée, ainsi que les secteurs spécifiques où les emplois seront créés, ne manqueront pas d'attirer dans la région des francophones d'ailleurs » (p. 169-170). Le huitième chapitre examine le volet communautaire du Centre. Il décrit l'évolution des structures, le personnel et les budgets ainsi que le rôle du conseil d'administration et dresse ensuite le bilan des services offerts à la communauté, notamment une bibliothèque, deux maternelles et garderies, une vidéothèque française, des cours d'éducation permanente, l'animation culturelle et les communications. Il passe en revue les nombreuses activités organisées par le Conseil communautaire.

9 Le dernier chapitre trace l'historique de la mouvance associative de la communauté francophone de Saint-Jean depuis ses débuts, avec la Société mutuelle l'Assomption et le Cercle Champlain. Au cours des années 1970, on vit apparaître un comité régional de la Société des Acadiens du Nouveau-Brunswick (SANB), le Cercle français, le Foyer-école de Saint-Jean et les Chevaliers de Colomb, pour ne nommer que quelques exemples. Les décennies suivantes témoignent d'une explosion associative avec la création de douzaines d'organismes rattachés aux secteurs scolaire, communautaire et religieux. Il importe aussi de noter qu'à la veille du nouveau millénaire, le Conseil communautaire décida de faire peau neuve en se transformant en l'Association régionale de la communauté francophone de Saint-Jean. On parle « de nouvel envol, de métamorphose, de virage, de repositionnement se situant dans une perspective carrément proactive » (p. 263).

10 La conclusion du volet sociologique résume le parcours des dernières décennies et signale quatre défis qui se posent à la communauté francophone de Saint-Jean : le renouvellement continu des activités et des services et l'accroissement du nombre de personnes touchées par ceux-ci; le renforcement du sentiment d'appartenance; l'amélioration des communications; et le développement de nouveaux partenariats à tous les niveaux. L'auteur est toutefois convaincu que les francophones de Saint-Jean seront prêts à affronter les nouveaux défis grâce à « l'incroyable vitalité, la ténacité remarquable et le leadership éclairé de cette communauté qui est sortie de son isolement au cours du dernier quart de siècle pour se manifester et prendre sa place de façon éclatante dans sa région et au-delà » (p. 272).

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11 Le deuxième ouvrage porte sur la présence francophone dans la capitale provinciale. En retraçant l'histoire et l'évolution de la communauté francophone de Fredericton durant les quatre derniers siècles, les auteurs ont voulu démontrer que celle-ci « a su tirer profit de toutes ses ressources humaines pour défendre ses droits, se doter d'infrastructures solides à tous les niveaux (socio-culturel, religieux, économique) et se faire reconnaître et accepter par la majorité anglophone qui l'entoure » (p. 32).

12 Le volet historique propose un survol très complet de l'évolution de la présence francophone à Fredericton jusqu'à la période de l'après-guerre. Basque veut offrir « un récit structuré et structurant des réalités acadiennes et francophones de la capitale, en examinant à la fois les milieux, mieux connus, des élites acadiennes du temps et ceux des milieux ouvriers, dont l'Histoire a souvent oublié les noms » (p. 36).

13 Le premier chapitre de ce volet retrace la présence d'habitants de langue française dans la grande région de Fredericton depuis le milieu du 17e siècle, sous le régime colonial français. L'arrivée de plusieurs dizaines de militaires français, de missionnaires, de marchands ambulants et surtout des premières familles pionnières dans la région allait « en quelque sorte, permettre d'y assurer une présence permanente d'habitants de langue française » (p. 51). Ce chapitre relate les premiers efforts seigneuriaux de colonisation déployés par les frères d'Amours dans la vallée de la Saint-Jean. Il y eut plus tard la fondation des villages de Jemseg et de la Pointe Sainte-Anne au début des années 1730, « un véritable avant-poste militaire de la Nouvelle-France dans la région » (p. 74). Mais la guerre de Sept Ans eut un effet dévastateur sur les habitants de langue française de la région, et de nombreuses familles furent tuées ou durent fuir les lieux. Plusieurs familles acadiennes revinrent toutefois s'installer dans la région une fois le conflit terminé.

14 Le deuxième chapitre porte sur la présence de francophones à Fredericton, et plus particulièrement sur les pionniers et pionnières qui assurèrent une présence francophone dans la région durant la première moitié du 19e siècle. Cette présence était discrète : « très rares furent les parlants français qui avaient pignon sur rue dans la capitale. Celle-ci projetait en effet déjà son image de marque comme haut-lieu de l'élite loyaliste dans les Maritimes » (p. 82). L'auteur retrace quelques rares parcours individuels de francophones à Fredericton. À cette époque, les parlants français habitant ou de passage dans la capitale se limitaient à quelques membres de l'élite, à quelques députés, ainsi qu'à des enseignants et à des étudiants de l'École normale. Vers la fin du 19e siècle, on assista à un retour graduel des francophones dans la capitale, mais il a fallu attendre le tournant du siècle suivant pour « être véritablement témoin du développement d'une vie communautaire et associative chez les francophones de la capitale » (p. 101).

15 Le troisième chapitre décrit l'émergence d'une véritable communauté francophone dans la région de Fredericton au cours de la première moitié du 20e siècle. Pendant cette période, la population de langue française connut une croissance importante, passant de quelques centaines de personnes à 1 500 habitants. L'expansion de la fonction publique provinciale, en particulier, attira de nouveaux fonctionnaires francophones à Fredericton. Mais la présence de notables de langue française et l'implication sociale de certains francophones dans les institutions locales n'enlevaient rien au caractère anglo-saxon de la capitale, et « il reste que le sentiment anti-catholique et francophobe des Orangistes de la ville ne faiblissait pas » (p. 111). Le département français de l'École normale a joué un rôle important dans l'essor de cette petite communauté en tant qu'espace de rayonnement de la langue et de la culture françaises, et il a également donné naissance au Cercle Sainte-Anne, qui a contribué à promouvoir et à maintenir une vie française dans la capitale.

16 Le volet sociologique, qui comprend les deux derniers tiers de l'ouvrage, présente le cheminement de la communauté francophone de Fredericton dans la deuxième moitié du 20e siècle. L'auteur tente surtout de montrer comment cette communauté s'est dotée, non sans efforts, d'une infrastructure socioculturelle nécessaire à son développement collectif, dont une école, un centre communautaire et un réseau d'organismes, une paroisse, une Caisse populaire et des moyens de communication. L'image qui émerge est celle d'une communauté « bien nantie […], courageuse et persévérante aussi, qui a su se lever publiquement pour défendre ses droits et lutter pour l'obtention de mécanismes institutionnels pouvant assurer sa survie et son développement » (p. 133).

17 Le quatrième chapitre dresse un portrait sociodémographique de Fredericton et de sa communauté francophone. La région enregistre une croissance démographique importante depuis les dernières décennies, et sa population francophone connaît un rythme de croissance encore plus élevé, passant d'environ 1 500 habitants en 1961 à presque 6 000 en 2001. On doit beaucoup cette situation aux réformes modernisatrices du gouvernement libéral de Louis J. Robichaud, qui provoquèrent un influx important de francophones dans la capitale pour occuper des nouveaux emplois dans la fonction publique provinciale. Le profil socioéconomique de la population de Fredericton ressemble à celui de la plupart des villes capitales et se caractérise par une population qui est plus scolarisée, qui est employée en plus forte proportion dans la fonction publique, qui possède un revenu plus élevé et qui est plus mobile que la population des autres villes. Malgré l'absence de données précises sur la population francophone, « les tendances que nous avons dégagées pour la population de la capitale devraient refléter celles que nous trouverions chez les francophones » (p. 156).

18 Le cinquième chapitre porte sur la lutte acharnée des parents francophones de Fredericton pour l'obtention d'une école de langue française, qui fut le dossier le plus important de cette communauté pendant plusieurs années. Les démarches commencèrent à la fin des années 1950 sous l'impulsion du Cercle français de Fredericton. Après de nombreuses pressions qui se sont étalées sur plus d'une décennie, le gouvernement conservateur annonça la construction d'un centre scolairecommunautaire en 1974. L'école Sainte-Anne ouvrit ses portes quatre ans plus tard et a connu depuis un accroissement important de ses effectifs d'année en année. Néanmoins, l'école a tout de même un certain nombre de défis à surmonter, notamment celui de faire parler les élèves en français à l'école. L'auteur relate également la création d'écoles françaises à Oromocto, à Minto et à Nackawic.

19 Le chapitre suivant porte sur la deuxième composante du centre scolairecommunautaire, soit le Centre communautaire Sainte-Anne. L'auteur souligne les défis internes et externes des premières années, comme apprendre à faire fonctionner un complexe de ce genre, s'affirmer dans un milieu majoritairement anglophone et gérer les luttes intestines entre le Cercle français et la société de la Couronne chargée de gérer le Centre. L'auteur donne un aperçu des activités socioculturelles organisées par le Centre, déclarant que, malgré un certain problème de participation et de bénévolat, le bilan est positif. Il décrit les budgets d'exploitation, le personnel et les conseils d'administration, ainsi que les relations avec la communauté anglophone, qui se sont généralement améliorées. Aujourd'hui, un des plus grands défis du Centre demeure celui de rejoindre tous les groupes et couches sociales de la communauté.

20 Le septième chapitre examine l'évolution de la vie associative de la communauté francophone de la capitale. L'auteur souligne que l'analyse des réseaux associatifs « constitue une des mesures importantes de la vitalité d'une communauté minoritaire, en plus de son poids démographique, de son dynamisme linguistique, du rayonnement de ses activités socioculturelles ou encore de son influence politique et économique »(p. 293). Il passe en revue les organismes fondés avant la création du Centre, tels le Cercle Sainte-Anne, l'Ordre de Jacques-Cartier, le Cercle français, le Comité de parents, le Club Richelieu et le cercle des Dames d'Acadie. L'arrivée du Centre « allait conduire à une "explosion" de nouveaux organismes » (p. 312). Au cours de la décennie suivante, de nombreux organismes gravitant autour du Centre virent le jour, tels la Caisse populaire, la Société Pierre-Amand-Landry, la Société d'histoire de la rivière Saint-Jean, la paroisse, l'Association sportive francophone, le comité du Festival francophone et les Chevaliers de Colomb. Cette effervescence associative s'est poursuivie avec la mise sur pied de plus de 20 associations spécialisées ou sectorielles qui revêtent une importance stratégique pour la communauté.

21 Le huitième chapitre porte sur la vie religieuse de la communauté francophone de Fredericton, commençant avec les démarches entreprises à la fin des années 1950 par le Cercle français pour avoir accès à des messes en français. Ces démarches portèrent fruit au milieu des années 1960, mais on dut attendre au début des années 1980 pour voir l'érection d'une paroisse francophone, Sainte-Anne-des-Pays-Bas. Puis, le projet de construction d'une église prit forme et se concrétisa finalement en 2001, ce qui a marqué un « point tournant majeur de l'histoire religieuse récente de la communauté » (p. 373). Le neuvième chapitre est consacré à l'ouverture d'une caisse populaire à Fredericton à la fin des années 1970. Au cours de ses premières années d'existence, la Caisse populaire connut une forte croissance, tant du nombre de ses membres que de ses actifs. La Caisse déménagea plus tard du Centre Sainte-Anne au centre-ville pour attirer de nouveaux membres. En 2002, elle a fusionné avec la Caisse de Moncton-Beauséjour, une décision qui n'a pas été populaire à Fredericton puisque les francophones de la capitale sont fortement minoritaires au sein du nouveau conseil d'administration de la Caisse.

22 Les deux derniers chapitres traitent des instruments de communication communautaires. L'auteur discerne trois étapes dans l'évolution de ces moyens de communication : les bulletins écrits (à compter de 1968), la radio communautaire CJPN (lancée en 1997) et, tout récemment, le recours à Internet (p. 393). Il évoque l'apparition d'un premier bulletin d'informations, Activités françaises, suivi par La Bouée et ensuite L'Info-lien, qui se démarque de ses prédécesseurs par son allure plus moderne, son contenu plus informatif et des ressources plus adéquates. Au terme de longues luttes, on obtint également des services plus étendus de radio et de télévision françaises. Un chapitre complet est consacré à l'aventure de la radio communautaire, qui remonte au début des années 1990. Après des initiatives visant à recueillir des fonds et des expériences de radiodiffusion, et surtout grâce aux efforts soutenus de plusieurs bénévoles, CJPN entra en ondes en 1997. Toutefois, peu de temps après, on signalait déjà un manque de financement et de ressources humaines; ces problèmes continuent de menacer la survie de la radio.

23 La conclusion résume le chemin parcouru depuis les dernières décennies et les nombreuses luttes acharnées qui culminèrent avec la fondation du Centre. Le Centre est devenu « une référence incontournable pour les francophones de la capitale : bien plus qu'une simple infrastructure, il est vraiment devenu le foyer, le point focal, le point de mire, le point d'ancrage de la communauté » (p. 438). L'auteur ajoute que, grâce au travail collectif soutenu, la communauté francophone de la capitale « s'est dotée d'une complétude institutionnelle, c'est-à-dire des infrastructures de base pour assurer non seulement sa survie, mais son développement continu » (p. 440).

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24 Le troisième ouvrage paru dans cette série examine l'évolution de la communauté de langue française de Miramichi. Pendant très longtemps, la situation de la population francophone de la région de Miramichi fut précaire de sorte que, pour survivre dans un environnement hostile à la présence de francophones, cette communauté avait « eu recours à la stratégie du silence et du repli, quand ce n'était pas tout simplement celle de l'assimilation linguistique et de l'intégration sociale au groupe majoritaire » (p. 19). Les auteurs ont voulu tracer « le récit d'une réussite qui a vu un groupe d'individus minoritaires et isolés se transformer dans le dernier quart de siècle en une communauté moderne, vivante et dynamique » (p. 22).

25 Le volet historique, divisé en quatre chapitres, brosse un tableau de la présence francophone dans la région, depuis ses tout débuts jusqu'aux années 1970. Le premier chapitre remonte à l'époque coloniale acadienne, quand commerçants de fourrures, pêcheurs et missionnaires français fréquentaient les lieux. La famille Denys, des seigneurs-entrepreneurs, joua un rôle important dans le peuplement français de la région. Même si cette présence française « fut temporaire, il n'en demeure pas moins qu'elle contribua à ancrer la Miramichi dans la représentation géographique que les Acadiens d'alors se faisaient de leur espace » (p. 38). Le chapitre suivant raconte la vie difficile et mouvementée des centaines de familles acadiennes qui trouvèrent refuge dans la région pendant la Déportation. Mais ces réfugiés repartirent vite pour d'autres régions, et la Miramichi « se vida de ses habitants de langue française au profit des nouveaux villages acadiens qui commencèrent à transformer le peuplement des côtes du nord-est et du sud-est de la province à partir des années 1770 » (p. 48).

26 Le troisième chapitre jette de la lumière sur la naissance de communautés de langue française à Chatham et à Newcastle. Ces régions reçurent de nombreux habitants francophones à partir du milieu du 18e siècle, qui y émigrèrent en quête de travail dans l'industrie forestière, la construction navale ou le commerce maritime. Au même moment, on vit l'arrivée de communautés religieuses féminines. Ces nouveaux habitants de Chatham et de Newcastle jetèrent les bases d'une présence francophone permanente dans la région. Le quatrième chapitre trace le portrait de la grande communauté francophone de Miramichi au 20e siècle. Il relate l'émergence des petites communautés francophones de Beaverbrook et de Bellefond, qui ont contribué de façon importante à la vie française dans la région. Pendant la majeure partie du 20e siècle, la population francophone de la région a bénéficié d'une croissance démographique constante, si bien qu'« il est clair que la Miramichi affichait une communauté de langue française notable, même si elle était plus souvent qu'autrement silencieuse » (p. 82). Il y a tout de même quelques voix issues de l'élite francophone qui ont percé le silence.

27 Le volet sociologique présente le « réveil » que connaît cette communauté depuis les 25 dernières années, dû en grande partie « à la ténacité et à la détermination d'un petit groupe de leaders qui ont fait un bon diagnostic de la situation et qui ont posé des gestes pour donner à la communauté les outils dont elle avait besoin pour se regrouper et se développer » (p. 103). Le chapitre cinq raconte les luttes pour l'obtention d'un conseil scolaire minoritaire au début des années 1980, qui donnèrent l'impulsion au projet d'un centre scolaire-communautaire. Le principe du centre étant déjà reconnu, le projet alla rapidement de l'avant; l'inauguration du Carrefour Beausoleil eut lieu à l'automne 1985.

28 Le sixième chapitre est consacré à l'école Carrefour Beausoleil. L'auteur décrit l'évolution des effectifs scolaires, notant le déclin qu'ils ont enregistré ces dernières années en raison principalement de la fermeture de la base militaire de Chatham. Il passe en revue les nombreux comités et activités parascolaires en soulignant que, malgré la taille modeste de la communauté francophone de Miramichi et son taux élevé d'analphabétisme et d'assimilation, l'école se forge une réputation de qualité. Dans les années à venir, l'école devra relever trois défis : maintenir le cap sur le rendement et la qualité, accroître la disponibilité des enseignants pour les activités parascolaires et améliorer la communication entre le scolaire et le communautaire.

29 Le septième chapitre porte sur le centre communautaire. On remonte dans le temps pour rappeler le contexte des rencontres sociales de la communauté francophone de Miramichi avant l'ouverture du Carrefour et, plus particulièrement, pour souligner l'importance du rôle joué par le Cercle français, qui jeta les bases d'une vie socioculturelle française. Le Carrefour est venu ajouter à l'équation « des infrastructures modernes et des ressources humaines travaillant à plein temps de façon rémunérée pour poursuivre l'impulsion donnée par le Cercle français, assurer d'autres services et mettre sur pied d'autres activités » (p. 162). Il agit également comme porte-parole et lobbyiste auprès des instances décisionnelles. Le Carrefour obtient un bilan positif, mais il doit toutefois relever trois défis de taille : « celui du bénévolat et de la participation, celui de l'intégration de la communauté et du sentiment d'appartenance des francophones de la Miramichi, et celui des relations avec la majorité anglophone et de la place du Carrefour dans la région » (p. 203).

30 Le dernier chapitre brosse un portrait du « paysage associatif » de la communauté. Il décrit le rôle important des quelques organismes qui précédèrent le Carrefour, comme le Cercle français, le Conseil récréatif de Beaverbrook et le Conseil scolaire no 53. Comme ce fut le cas avec les centres scolaires-communautaires de Fredericton et de Saint-Jean, « on assiste à une véritable floraison d'organismes au moment de l'ouverture d'un tel complexe et dans ses premières années d'existence »(p. 230). L'auteur passe en revue l'éventail des associations créées depuis l'ouverture du Carrefour, notamment le Cercle des Dames d'Acadie, une troupe de théâtre, le Comité historique de la Miramichi, le Comité (socio)culturel, la Société Richard-Denys, le Club Richelieu et peut-être, bientôt, une association des gens d'affaires francophones. Les dossiers de la radio communautaire et de la santé mobilisent également la population francophone de la région.

31 La conclusion du volet sociologique nous rappelle que le Carrefour « est devenu le lieu de rencontre et le point d'ancrage de la communauté » (p. 293). Les francophones de Miramichi ont su surmonter de nombreux défis, et « tout indique qu'ils continueront à le faire. Ils ne sont pas de passage : ils sont là pour rester et s'épanouir. » De plus, « ils ont appris à prendre la parole et à prendre leur place au sein de la région de la Miramichi » (p. 294-295).

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32 Les ouvrages de Basque et Allain contribuent à faire découvrir le parcours collectif récent de ces trois communautés francophones minoritaires en milieu urbain. Il en ressort que ces communautés ont connu un développement relativement semblable, qui commença par la construction d'une masse critique et l'émergence de chefs de file. On apprend comment ces leaders francophones mirent en place des structures et des institutions nécessaires à la survie de leur communauté, telles des associations socioculturelles, et amorcèrent les luttes pour une école française. Le progrès fut relativement lent jusqu'aux années 1960, lorsque les réformes du gouvernement libéral engendrèrent un réveil parmi la population francophone de la province. À ce moment, une poignée de leaders francophones dans diverses régions majoritairement anglophones entreprirent de réclamer, et éventuellement d'obtenir, leurs droits. Les auteurs révèlent les différentes stratégies adoptées par ces communautés francophones minoritaires pour survivre et s'épanouir en milieu anglais. On découvre comment leurs chefs de file durent, et essaient encore aujourd'hui, de trouver le juste milieu entre isolement et ouverture, entre ségrégation et intégration.

33 L'ouverture d'un centre scolaire-communautaire marqua un tournant dans l'évolution des communautés francophones de Saint-Jean, de Fredericton et de Miramichi. Les ouvrages illustrent comment l'idée innovatrice du centre scolairecommunautaire convient bien à ces communautés francophones minoritaires, particulièrement en milieu urbain. Dans l'ouvrage portant sur Miramichi, les auteurs expliquent qu'« une école toute seule ne peut pas contrer les ravages de l'assimilation et assurer le développement du groupe minoritaire. Un centre culturel ou communautaire ne le peut pas à lui seul non plus. Mais en combinant les deux dans un même complexe, on peut répondre aux besoins scolaires, socioculturels et religieux de la communauté » (p. 119). À cet égard, chaque ouvrage met en relief le rôle essentiel du centre scolaire-communautaire à la survie de la communauté francophone de la région. À Fredericton, on affirme que le Centre communautaire Sainte-Anne est « le cœur même de la communauté, le foyer vivant des divers services et des multiples activités » (p. 30), tandis qu'à Saint-Jean on décrit le Centre Samuel-de-Champlain comme étant devenu « le véritable cœur de la communauté acadienne et francophone de Saint-Jean […] un outil de développement indispensable » (p. 125, 127).

34 L'ouvrage portant sur Fredericton souligne que l'idée du centre scolairecommunautaire financé conjointement par les gouvernements provincial et fédéral était « originale et brillante à la fois : comme Ottawa ne finance pas les écoles, de juridiction provinciale, mais qu'il peut financer les infrastructures et les initiatives communautaires, en jumelant l'école et le centre communautaire on bénéficiait d'un plus grand complexe pouvant mener à des synergies, et on s'assurait la participation financière du gouvernement fédéral » (p. 208). Malheureusement, on a observé une diminution progressive des subventions fédérales aux trois complexes scolairescommunautaires au cours des années 1990, en raison d'une politique d'austérité budgétaire. Malgré une augmentation des fonds accordés par le gouvernement provincial, la situation demeure quelque peu alarmante étant donné la dépendance de ces institutions à l'endroit des fonds publics.

35 On remarque aussi que l'évolution des trois communautés francophones étudiées a connu deux étapes distinctes après la création du centre scolaire-communautaire dans leur région. Dans un premier temps, le centre a constitué le noyau de la communauté; dans le cas de Fredericton, on note par exemple que le centre « est tout de suite devenu le point focal, le lieu où se déroulaient toutes les activités, scolaires, religieuses, socioculturelles, économiques » (p. 282). Mais après quelque temps, les leaders de la communauté ont commencé à craindre la formation d'un ghetto et un trop grand repli sur soi; cette situation a mené à la promotion d'une nouvelle politique d'ouverture et d'échanges avec la communauté anglophone de la région. Si le centre demeure le point d'ancrage des organismes, les activités de la communauté débordent ses cadres.

36 Les ouvrages jettent également un éclairage sur l'apport du gouvernement conservateur Hatfield à l'épanouissement de la population francophone du Nouveau-Brunswick. Les études portant sur l'histoire contemporaine acadienne ont beaucoup exploré les années 1960, et ce, à juste titre, puisque l'ère Louis J. Robichaud fut incontestablement une période charnière de l'évolution de la communauté francophone de la province. Or, on oublie parfois que le gouvernement conservateur des années 1970 et 1980 donna lui aussi à cette communauté des outils indispensables à son développement, notamment dans le domaine socioculturel. Les ouvrages démontrent que la création de centres scolaires-communautaires n'aurait pas été possible sans une certaine volonté politique du gouvernement Hatfield. On apprend, par exemple, que le premier ministre dut lui-même aller défendre le projet de construction du centre à Fredericton devant un conseil municipal « plutôt hostile » (p. 170).

37 Les auteurs puisent dans de nombreuses sources : recherches généalogiques, études historiques, journaux, annuaires d'affaires, séances d'observation et entrevues. Il convient de souligner, en particulier, l'utilisation des recensements provinciaux et fédéraux de la deuxième moitié du 19e siècle dans le volet historique. Les documents historiques étant quasi muets à l'égard des premières familles francophones qui s'établirent dans les régions urbaines de la province, les recensements sont une des rares sources qui donnent un aperçu de cette présence francophone pionnière. En dépouillant soigneusement ces documents, l'historien parvient ainsi à tracer les contours des communautés francophones naissantes de Saint-Jean, de Fredericton et de Miramichi.

38 Un défi inhérent à la préparation d'un ouvrage écrit par deux coauteurs consiste à assurer une certaine uniformisation de la présentation et du style d'écriture, et ce défi n'a pas été entièrement relevé par les auteurs ou l'éditeur. L'emploi de deux modes de présentation de références bibliographiques peut servir d'exemple : alors que l'historien utilise des notes en bas de pages, le sociologue cite plus souvent la référence dans le texte principal. De plus, le lecteur remarque une « voix » nettement différente dans chaque volet; plus précisément, le volet sociologique emploie un langage plus courant et un style d'écriture plus populaire que le volet historique. Cette critique peut paraître banale, mais l'absence d'une « voix » nuit un peu à la cohésion de l'ouvrage.

39 On aurait peut-être pu souhaiter également que le volet sociologique soit organisé comme le volet historique, soit de façon chronologique. Le volet sociologique étant sous-divisé de façon thématique, c'est-à-dire un chapitre consacré au scolaire, un autre au communautaire et un troisième à la vie associative, le lecteur perd un peu le sens de la continuité historique puisque chaque chapitre raconte sa propre petite histoire. Il est donc plus difficile pour le lecteur de suivre le cheminement collectif récent de ces communautés et d'en distinguer les phases importantes. Il est également plus difficile de bien saisir l'importance de certains groupes et événements. Dans l'ouvrage de Fredericton, par exemple, on retrouve des bribes du Cercle français et d'une vaste consultation communautaire qui eut lieu en 1983, réparties dans plusieurs chapitres à plus de 10 endroits différents. De plus, l'organisation thématique alourdit la lecture du texte puisqu'elle donne lieu à de nombreux renvois et retours dans le temps, et nuit à la fluidité du récit.

40 Il demeure que ces ouvrages représentent une contribution importante à la production scientifique portant sur l'Acadie contemporaine. Jusqu'à ce jour, l'expérience des communautés francophones minoritaires en milieu urbain demeurait largement méconnue hormis quelques études. Basque et Allain ont réussi à jeter plus de lumière sur le contexte urbain du passé acadien en démontrant que des centaines de francophones et d'Acadiens ont choisi de s'établir en milieu urbain. Ce faisant, les auteurs ont contribué à combler une lacune importante dans l'historiographie acadienne.

SACHA RICHARD

le Bureau du Conseil Privé

Gouvernement du Canada

Note

1 Les auteurs utilisent l'expression « communautés francophones et acadiennes » pour désigner les communautés de langue française du Nouveau-Brunswick. Afin d'alléger ce texte, nous employons seulement l'expression « francophones ».